Said Guemra, expert-conseil en management de l’énergie, décrypte les blocages de la décarbonation industrielle au Maroc.
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Décarbonation au Maroc : L’Expert Said Guemra Dénonce un ‘Concept de Communication’ Face aux Réalités Industrielles

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Décarbonation au Maroc : L’Expert Said Guemra Dénonce un ‘Concept de Communication’ Face aux Réalités Industrielles

Par Ismail Saraoui – 15 mai 2026

Entre ambitions vertes et réalités industrielles, la décarbonation des entreprises marocaines peine encore à se concrétiser. La pression grandissante du Mécanisme d’Ajustement Carbone aux Frontières (MACF), le retard accusé par les zones industrielles dites «vertes» et l’absence criante de solutions opérationnelles constituent un véritable casse-tête pour le tissu économique national. Said Guemra, expert-conseil émérite en management de l’énergie, livre une analyse sans concession des blocages inhérents au modèle actuel, qualifiant même la notion de «zone industrielle décarbonée» de simple «concept de communication».

La Décarbonation, une Quête Complexe aux Multiples Facettes

Interrogé sur son affirmation selon laquelle la décarbonation des entreprises serait «impossible», Said Guemra nuance d’emblée : «Dire que la décarbonation des entreprises est très difficile à réaliser n’est pas compliqué à comprendre.» Cette difficulté, explique-t-il, découle directement des trois scopes du Greenhouse Gas Protocol (GHG Protocol), le référentiel mondial créé par le World Resources Institute (WRI) et le World Business Council for Sustainable Development (WBCSD). Ce protocole est aujourd’hui la référence incontournable pour les multinationales, les cabinets d’audit, les agences de notation, et désormais pour le mécanisme européen CBAM.

Le Scope 1

englobe les émissions directes de l’entreprise : fours, chaudières, carburants, procédés industriels ou véhicules internes. Le

Scope 2 correspond aux émissions indirectes liées à l’électricité achetée, où l’électricité verte, les PPA (Power Purchase Agreements) et l’autoproduction entrent en jeu. Enfin, le Scope 3

regroupe toutes les autres émissions indirectes de la chaîne de valeur, incluant les matières premières, le transport des fournisseurs, les déchets, la logistique et les déplacements.

La répartition de ces émissions varie fortement selon la nature de l’activité. Si l’électricité est un poste de consommation majeur, le Scope 2 devient prédominant. L’objectif est de réduire l’intensité carbone, exprimée en grammes de CO2 par unité produite, car c’est le contenu carbone de la marchandise qui sera taxé. Avant même d’aborder la question énergétique, la productivité s’impose comme un levier fondamental : produire plus avec moins d’énergie et moins de CO2 par unité.

Scope 1 : Les Émissions Directes, un Champ d’Action Restreint

Pour les entreprises marocaines, la décarbonation implique une action sur les trois scopes afin de réduire les émissions de CO2 et, par ricochet, l’exposition à la taxe carbone. Si de petites optimisations sont toujours possibles, leur impact sur la réduction globale des émissions reste souvent marginal.

Concernant le Scope 1, les possibilités d’action sont particulièrement limitées. «Si une entreprise utilise du fioul ou du gaz, elle ne dispose pas toujours d’une alternative immédiatement moins carbonée», souligne Said Guemra. L’amélioration des rendements est une voie, mais l’électrification de certains usages industriels se heurte à des obstacles majeurs : le coût du kWh électrique et son contenu carbone national (estimé à 0,68 kgCO2/kWh) rendent souvent cette option dissuasive par rapport au kWh thermique. Le passage du fioul (0,27 tCO2/MWh) au gaz (0,20 tCO2/MWh) pourrait offrir une réduction de 26 %, mais la volatilité des prix du gaz ne favorise pas cette transition. Une électrification industrielle significative nécessiterait une électricité renouvelable à bas coût et un réseau électrique robuste. Quant à l’hydrogène, «il n’est pas pour demain», tranche l’expert. La question est donc simple : quelles sont les réelles possibilités de décarboner le Scope 1 pour les entreprises marocaines ?

Scope 3 : Le Défi de la Chaîne de Valeur Mondiale

Le Scope 3 est encore plus complexe à appréhender. Il concerne des postes comme le transport, la logistique, les matières premières et l’ensemble de la chaîne de valeur internationale. «Même les grands groupes peinent à le maîtriser», affirme Guemra. Au Maroc, le diesel domine encore largement le secteur du transport, et l’électricité nationale, fortement carbonée, limite l’intérêt immédiat de l’électrification des flottes tant que le facteur d’émission national ne baisse pas significativement. Pour les matières premières, exiger de l’acier vert, de l’aluminium bas carbone ou des plastiques recyclés est un objectif louable, mais comment contrôler efficacement le facteur carbone d’un matériau importé ? L’expert pointe également un manque fondamental : «Beaucoup de fournisseurs marocains ne disposent même pas encore d’un bilan carbone», rendant la traçabilité et la réduction des émissions du Scope 3 une tâche herculéenne.

Les Ambitions Vertes à l’Épreuve de la Réalité : Le Cas du Scope 2

Abordant les «ambitions dans le vert», Said Guemra insiste sur l’importance cruciale du Scope 2, qui représente, pour de nombreux industriels, la part la plus significative de leur bilan carbone. Pour calculer ces émissions liées à l’électricité, un facteur d’émission électrique officiel est indispensable afin de convertir les kWh consommés en tonnes de CO2.

Or, «le facteur d’émission électrique officiel du Maroc n’existe pas», alerte Said Guemra, qui l’a lui-même calculé à 0,68 kgCO2/kWh. Cette absence est un «handicap majeur», car elle rend «inexistante» la notion de bilan carbone opposable sur la scène internationale. Le risque est grand pour les entreprises marocaines de se voir appliquer par l’Union européenne un facteur par défaut bien plus pénalisant, annulant de fait les efforts du Royaume. Malgré des milliards de dirhams investis dans les énergies renouvelables, le Maroc n’a toujours pas publié officiellement l’indicateur principal qui permettrait de valoriser cette décarbonation auprès des marchés internationaux. «Nul ne peut parler de bilan carbone robuste tant que chaque entreprise applique le facteur d’émission qui lui convient», martèle l’expert.

Le Paradoxe des Énergies Renouvelables et la Loi 13-09

Un autre point névralgique réside dans l’article 26 de la loi 13-09. Celui-ci est censé permettre à une entreprise marocaine raccordée en moyenne tension d’acheter de l’électricité verte produite en haute tension, une disposition essentielle pour ses besoins de décarbonation. Cependant, «cet article est resté inactif pendant 16 ans depuis la publication de la loi en 2010», déplore Said Guemra. Il constitue pourtant «la clé d’une décarbonation massive du tissu industriel marocain», car il offrirait à certaines entreprises la possibilité d’atteindre 100 % d’électricité verte et une réduction significative de leur Scope 2.

Sans l’activation de cet article, une entreprise raccordée en moyenne tension ne peut pas acquérir directement une électricité verte compétitive. Avec un coût de production renouvelable estimé à 0,30 Dh/kWh, auquel s’ajouteraient les coûts d’accès au réseau (TSS, TURT et TURD), l’électricité verte pourrait être mise à disposition des entreprises autour de 0,50 Dh/kWh. Un tarif qui, selon l’expert, correspondrait pleinement à l’esprit initial de la loi et aux impératifs de la transition énergétique.


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