Tunis, Tunisie – Un verdict d’une sévérité inouïe vient de frapper la scène politique tunisienne, suscitant l’indignation des défenseurs des droits humains. Sihem Bensedrine, figure emblématique de l’opposition et ancienne présidente de l’Instance Vérité et Dignité (IVD), a été condamnée dans la nuit de jeudi à vendredi à vingt-cinq ans de prison ferme. Une sentence qualifiée de « politique » et de « totalitaire » par l’intéressée, qui y voit une tentative d’anéantir l’héritage d’une institution clé de la justice transitionnelle.
Un verdict choc et une opposition farouche
À 75 ans, Sihem Bensedrine, journaliste et militante des droits de l’homme de longue date, n’a pas tardé à réagir à cette décision. « C’est une décision qui n’a rien à voir avec la justice, a-t-elle affirmé avec force. Elle a à voir avec un régime totalitaire qui veut éliminer l’héritage de l’Instance vérité et dignité. » Les accusations d’abus de fonction et de falsification, qui ont mené à cette lourde peine, sont vivement contestées par l’opposante et plusieurs organisations non gouvernementales.
L’IVD, qu’elle a dirigée, fut l’épine dorsale du processus de justice transitionnelle en Tunisie. Elle a courageusement recueilli les témoignages de milliers de victimes des régimes autoritaires de Habib Bourguiba (1957-1987) et Zine El Abidine Ben Ali (1987-2011), cherchant à faire la lumière sur des décennies de violations des droits humains.
Sihem Bensedrine a d’ores et déjà annoncé son intention de faire appel de ce jugement, ce qui lui permet, pour l’heure, d’éviter un retour derrière les barreaux. Elle avait déjà connu la détention en août 2024, avant d’être libérée en février 2025.
La « cruauté » d’un pouvoir décrié
La communauté internationale ne s’est pas fait attendre pour dénoncer cette condamnation. Human Rights Watch (HRW) a fustigé un verdict qui symbolise « la cruauté » du pouvoir du président Kaïs Saïed, accusé de vouloir « étrangler les droits humains et la justice sociale en Tunisie ». L’ONG a rappelé le parcours de Sihem Bensedrine, « harcelée, emprisonnée et poussée à l’exil pendant des décennies pour son travail en matière de droits humains », soulignant l’absurdité d’une peine qui la maintiendrait en prison « jusqu’à ce qu’elle ait 100 ans ».
Ce cas s’inscrit dans un contexte plus large de répression. Le même jour, le journaliste Zied el-Heni a également été condamné en appel à un an de prison. Depuis le « coup de force » de juillet 2021, par lequel le président Saïed s’est octroyé les pleins pouvoirs, de nombreuses ONG alertent sur une régression alarmante des droits et libertés dans le pays, berceau du Printemps arabe.
Démanteler l’héritage de la justice transitionnelle
La Fédération internationale pour les droits humains (FIDH) et l’Organisation mondiale de lutte contre la torture (OMCT) ont conjointement dénoncé un message clair du « régime de Kaïs Saïed » : « il est interdit de chercher la vérité, la dictature Ben Ali est désormais intouchable ». Cette déclaration met en lumière la perception d’une volonté délibérée d’effacer les avancées post-révolutionnaires.
Les poursuites contre Sihem Bensedrine portaient notamment sur des soupçons de falsification d’une partie du rapport final de l’IVD, en lien avec l’affaire de la Banque franco-tunisienne (BFT), un litige financier ancien entaché d’allégations de corruption. Pour ces faits, elle a été condamnée à vingt ans de prison, s’ajoutant aux cinq ans prononcés pour avoir avantagé l’homme d’affaires Slim Chiboub lors d’un accord d’arbitrage jamais exécuté, selon son avocat Elyes Bensedrine.
L’opposante y voit une « revanche » de « fonctionnaires mafieux qui prennent l’État en otage », visant à « délégitimer nos travaux » et à obtenir une « base judiciaire pour dépublier le rapport » de l’IVD. Ce rapport, publié au Journal officiel en 2020, avait pourtant appelé à « démanteler un système de corruption, de répression et de dictature » encore présent au sein des institutions étatiques. La condamnation de Sihem Bensedrine apparaît ainsi comme un coup dur porté à la mémoire collective et à l’avenir démocratique de la Tunisie.
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