Pendant des semaines, le groupe OCP a été au centre de toutes les attentions, évoluant dans un contexte des plus tendus : la crise du détroit d’Ormuz, l’envolée des prix du soufre, des milliards de dettes et des baisses de production annoncées. Tous les signaux semblaient converger vers une crise sans précédent. Pourtant, la réalité s’avère bien plus nuancée. Fin mai, le géant marocain a pris une décision majeure, confirmée en exclusivité à notre rédaction : un retour à 100% de sa capacité de production d’engrais d’ici fin juin. Une manœuvre audacieuse qui bouscule les interprétations dominantes et soulève de nouvelles interrogations. Révélations depuis le siège de l’OCP à Casablanca.
Par Naceureddine Elafrite, le 14 juin 2026 à 1h49.
Le Détroit d’Ormuz : L’Épicentre d’une Crise Mondiale du Soufre
Tout a commencé dans les eaux stratégiques du détroit d’Ormuz. Le soufre, matière première essentielle, est le point de départ de toute la chaîne de production des engrais phosphatés. Sans lui, pas d’acide sulfurique ; sans acide sulfurique, pas d’engrais. Or, près de 50% du commerce mondial de soufre transite par ce corridor maritime vital. Lorsque les tensions entre l’Iran et les États-Unis se sont intensifiées dans la région, ce passage s’est retrouvé, de facto, coupé des marchés mondiaux. Non pas physiquement fermé, mais suffisamment incertain pour que les flux s’interrompent brutalement. La conséquence fut immédiate et spectaculaire : le prix du soufre a bondi de 500 dollars la tonne à 1 400 dollars en quelques semaines, triplant sa valeur.
Un Marché Sous Haute Pression
« Du jour au lendemain, la moitié des flux mondiaux de soufre a été perturbée », constate Iliass El Fali. « Le soufre est pourtant une matière première critique, non seulement pour l’industrie du phosphate, mais aussi pour les chaînes de valeur du cuivre, du nickel et de nombreux autres métaux stratégiques. » Deux facteurs aggravants sont venus compliquer la situation. La Chine, premier exportateur mondial d’acide sulfurique (un sous-produit de sa métallurgie), a interdit ses exportations jusqu’à fin août. En Russie, les frappes ukrainiennes ont endommagé certaines installations de production et de transport. La Russie exportait 3 millions de tonnes de soufre par an. Le Kazakhstan, dont les exportations transitaient par le territoire russe, s’est également retrouvé bloqué. Sur les marchés agricoles, les conditions se sont également dégradées. Les prix du blé, du maïs et du soja sont restés bas, la saison 2025-2026 ayant été quasi record à l’échelle mondiale. Dans ce contexte, les agriculteurs – notamment au Brésil, où le crédit agricole est sous pression – ont simplement reporté leurs achats d’engrais.
Gestion de Crise : Reculer pour Mieux Sauter
Dès la fin février, l’OCP a opté pour une navigation prudente. Le groupe a anticipé ses fenêtres de maintenance, habituellement prévues pour le second semestre, et a réduit sa production d’engrais d’environ 30%. Hors de question d’acheter du soufre à n’importe quel prix, ni de le stocker à 1 400 dollars la tonne si Ormuz devait rouvrir et les prix chuter. Fin mai, l’OCP a opéré un virage stratégique. La décision est prise : un retour à 100% de ses capacités d’ici la fin juin.
Une Convergence de Signaux Favorables
Pourquoi ce changement de cap ? Plusieurs signaux se sont alignés. Le Brésil et l’Inde entrent dans leurs principales saisons d’application d’engrais. Les stocks dans les pays importateurs sont au plus bas. Et, fait inédit, des nations – notamment en Europe – envisagent la constitution de réserves stratégiques d’engrais, à l’image de ce qui existe pour le pétrole ou le gaz. « Les gens ont réalisé qu’ils ne pouvaient pas se permettre d’être exposés à un risque de sécurité alimentaire », confie l’un de nos interlocuteurs. « Les pays se tournent vers l’OCP. Le Maroc est désormais perçu comme un garant de la sécurité alimentaire mondiale grâce à ses engrais. »
OCP : Le Dernier Rempart Face à la Tempête
Alors que l’OCP gérait la crise avec agilité, ses concurrents, eux, mettaient la clé sous le paillasson. Aux États-Unis, Mosaic a réduit ses capacités de 50% sur plusieurs sites. Les producteurs brésiliens ont carrément stoppé leur production, incapables d’opérer sans essuyer des pertes. Le soufre à 1 400 dollars anéantit leurs marges. Ce qui n’est pas le cas pour l’OCP.
L’Avantage Compétitif Marocain : Le Phosphate
C’est là que le groupe marocain évolue dans une autre dimension. « Nous pouvons nous permettre d’acheter du soufre cher et de continuer à dégager des marges, là où d’autres ne le peuvent pas », affirme simplement l’un des dirigeants. « C’est grâce au Cost Leadership, qui a toujours été un pilier de notre stratégie. » L’avantage compétitif de l’OCP réside dans le minerai lui-même. Pas le gaz, pas le pétrole. Mais le phosphate marocain, son coût d’extraction, ses propriétés chimiques uniques. Tout le reste est bâti sur cette fondation solide. Pour réduire son exposition, le groupe explore également des alternatives : des blocs de soufre canadiens et irakiens, ainsi que la pyrite – déjà utilisée par l’OCP dans les années 1960.
TSP : Le Produit Révolutionnaire qui Change la Donne
De surcroît, la crise du soufre a agi comme un accélérateur pour un projet que l’OCP préparait depuis plusieurs années : l’essor du TSP (Triple Superphosphate). Un produit simple dans sa définition, car il contient du phosphore pur, sans azote ni potassium ajoutés, mais révolutionnaire dans sa logique. La fertilisation agricole conventionnelle mélange tout : phosphore, azote, potassium, dans des formules standard épandues sur les champs. Or, la moitié de l’azote appliqué dans le monde ne finit pas dans la plante, mais s’évapore dans l’atmosphère ou contamine les nappes phréatiques. Un pur gaspillage économique et écologique. Le TSP permet d’appliquer le phosphore au bon moment du cycle végétatif et laisse l’agriculteur gérer l’azote séparément, lorsque la plante en a réellement besoin. Avec l’envolée des prix de l’urée, passés de 300 à 900 dollars la tonne, les agriculteurs ont compris l’intérêt.
Un Double Bénéfice pour l’OCP et l’Agriculture Mondiale
L’OCP en tire un double bénéfice. Le TSP consomme 30% à 50% moins de soufre par unité produite. Cette réalité se reflète dans les chiffres : avant la crise, le TSP et le TSP+ représentaient 30% du portefeuille de ventes de l’OCP. Actuellement, ils atteignent 65%, l’objectif annuel étant fixé à 50%. Même l’Inde, historiquement un marché dominé par le DAP, a pour la première fois lancé un appel d’offres public pour le TSP.
Un Siècle de Transformations : La Courbe en S, Clé de Compréhension
Pour saisir pourquoi l’OCP ne plie pas face à l’adversité, il faut remonter aux sources de son histoire. Au cours du siècle dernier, le groupe a traversé trois ruptures majeures, que ses dirigeants appellent les « courbes en S ».
Première Courbe (1920-2006) : De la Roche à l’Acide
La première courbe, de 1920 à 2006, fut celle de la roche et de l’acide. L’OCP extrayait et exportait. Les unités de Maroc Phosphore à Safi et la plateforme de Jorf Lasfar, lancée en 1984, ont marqué le premier grand saut : la transformation de la roche en acide phosphorique plutôt que son exportation brute.
Deuxième Courbe (2006-2017) : L’Ère des Engrais Standardisés
La deuxième courbe, de 2006 à 2017, a vu l’avènement des engrais standardisés. Avec une nouvelle équipe dirigeante, l’OCP a fait passer sa production de 2,5 millions à 10 millions de tonnes. Le groupe a créé une société d’ingénierie, JESA, conscient qu’aucune ambition industrielle mondiale n’est durable sans une maîtrise de bout en bout des projets. Il a également fondé OCP Africa pour irriguer le continent et l’UM6P, convaincu que sans recherche et innovation, le reste demeure fragile.
Troisième Courbe (Depuis 2017) : Solutions Sur Mesure et Diversification
La troisième courbe, depuis 2017, est celle des solutions de fertilisation sur mesure et de la croissance multi-métiers. L’OCP ne se contente plus de vendre des engrais. Il propose des solutions de fertilisation adaptées aux besoins spécifiques. Le groupe s’aventure dans la chimie de spécialité, ce que ses dirigeants nomment le « phosphate hacking » : uranium, fluor, terres rares, acides techniques pour batteries, et peut-être même des applications pharmaceutiques à l’avenir. La crise du soufre de 2025-2026 ne fait qu’éprouver cette trajectoire, et le groupe en sort renforcé.
Innovation et Diversification : L’UM6P, Moteur de la Révolution OCP
L’UM6P (Université Mohammed VI Polytechnique) est un véritable catalyseur d’innovation. Dans ses laboratoires, une idée audacieuse a pris corps : et si ce que nous appelions « impuretés » dans la roche phosphatée était en réalité des éléments de grande valeur ? Uranium, fluor, terres rares… L’Université a développé des procédés pour extraire ces éléments de l’acide phosphorique. C’est une véritable révolution. L’OCP n’est plus seulement un producteur de phosphate ; il devient un groupe multi-minéral.
Vers un Leadership Multi-Minéral
Le groupe est déjà le premier producteur mondial d’acide phosphorique. Il sera bientôt le premier producteur mondial de fluor. Et il est déjà un acteur majeur dans la récupération d’uranium. C’est un nouveau paradigme qui se dessine. La crise du soufre, loin d’être un obstacle, est devenue un catalyseur de la transformation stratégique de l’OCP, renforçant sa position de leader mondial de l’agriculture durable et des ressources minérales diversifiées.
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