Aïd al-Adha : Le Sacrifice en Péril ? L’Analyse Profonde du Pr Sraïri sur la Cherté du Mouton
À l’approche de l’Aïd al-Adha, une question lancinante résonne dans les foyers marocains : le mouton sacrificiel est-il devenu un luxe inaccessible ? Invité sur Médias24, le professeur Tahar Sraïri, éminent enseignant-chercheur à l’Institut Agronomique et Vétérinaire Hassan II, lève le voile sur les dynamiques complexes qui sous-tendent la flambée des prix. Loin d’être un phénomène passager, cette cherté serait le symptôme d’une crise structurelle, alimentée par la décapitalisation du cheptel bovin, l’envolée des coûts de production, la pénurie de main-d’œuvre agricole et les ravages du changement climatique sur l’élevage national.
Les Racines Profondes de la Crise
La Décapitalisation Bovine, un Facteur Clé
L’analyse du Pr Sraïri débute par un constat nuancé. Si le recensement de l’été 2025 a révélé une relative constance des populations ovines et caprines, une autre donnée, souvent éclipsée, interpelle : la disparition alarmante de près de 30% du cheptel bovin national, conséquence directe des sécheresses implacables. Cette hémorragie du bétail a, selon l’expert, redessiné la carte du marché de la viande rouge. La diminution des bovins, moins nombreux et moins productifs, a inévitablement reporté la demande vers les petits ruminants. Ainsi, les ovins, traditionnellement réservés au rituel de l’Aïd, se retrouvent désormais en première ligne pour satisfaire la consommation quotidienne, créant une pression inédite sur leurs effectifs.
Des Projections Fragiles Face aux Réalités du Terrain
Le professeur Sraïri met également en garde contre une confiance excessive dans les projections actuelles. Celles-ci, basées sur des modèles démographiques intégrant les naissances potentielles, peinent à capturer la complexité du terrain. Des variables cruciales, telles que la mortalité animale imprévue ou les impacts dévastateurs des événements climatiques extrêmes, sont souvent sous-estimées, faussant ainsi les prévisions et masquant la véritable vulnérabilité du secteur.
L’Ancrage Culturel et l’Impasse de l’Importation
Une spécificité marocaine, souvent négligée, est au cœur de l’équation : l’importance inaliénable du sacrifice de l’Aïd dans le tissu social et religieux du royaume. Le Maroc, contrairement à d’autres nations musulmanes, est une terre d’élevage ovin où cette tradition est profondément enracinée. Le Pr Sraïri souligne l’attachement indéfectible des familles aux races locales, véritables emblèmes de leur terroir : le Sardi de Casablanca, le Timahdite du Moyen Atlas, et tant d’autres variétés régionales. Cette ferveur culturelle rend l’importation massive de moutons non seulement complexe sur le plan logistique et économique, mais aussi irréaliste face aux attentes des consommateurs, qui privilégient des bêtes aux critères précis, issues de lignées ancestrales.
La Spirale des Coûts et les Défis Structurels
Une Cherté Ancrée dans le Temps
Quant à la question épineuse des prix, Tahar Sraïri est catégorique : la hausse observée n’est pas une anomalie passagère, mais bien une tendance de fond. Il évoque un passé pas si lointain où le mouton de l’Aïd représentait environ 0,8 fois le salaire minimum dans les années 80. Aujourd’hui, ce même sacrifice exige près de 1,5 fois le SMIG, illustrant une augmentation structurelle qui rend le rituel de plus en plus onéreux pour de nombreuses familles.
Entre Coûts de Production et Mutations Sociétales
Cette inflation s’explique, selon l’expert, par l’explosion des coûts de production, mais aussi par des transformations sociétales profondes. L’urbanisation galopante a érodé les compétences traditionnelles liées à l’abattage et à la préparation des carcasses, forçant les ménages à externaliser ces services et à supporter des frais supplémentaires qui alourdissent la facture finale de l’animal.
La Main-d’œuvre Agricole : Une Ressource Précieuse et Déclinante
Un autre angle mort du débat est mis en lumière : le coût croissant de la main-d’œuvre agricole. Le Pr Sraïri révèle qu’un troupeau de 60 brebis nécessite environ 400 journées de travail annuelles. Cependant, l’exode rural, la généralisation de la scolarisation et l’évolution des aspirations des jeunes générations ont rendu cette main-d’œuvre non seulement plus rare, mais aussi significativement plus chère, impactant directement la rentabilité des exploitations.
Perspectives et Voies d’Avenir pour l’Élevage Marocain
Le Pr Sraïri déplore une sous-estimation historique de l’élevage dans les politiques agricoles, souvent au détriment de cultures jugées plus lucratives ou moins gourmandes en eau. Cette orientation a conduit le Maroc à une érosion progressive de son autosuffisance en viande rouge et, par extension, dans le secteur laitier.
Face à ce tableau, le chercheur exprime un certain pessimisme quant à une inversion durable de la courbe des prix. Les prévisions climatiques, annonçant une intensification des sécheresses, une élévation des températures et une pression accrue sur les pâturages, ne laissent guère de place à l’optimisme. « Il faut s’attendre à ce que la bête sacrificielle coûte plus cher à l’avenir », alerte-t-il.
Pour tenter de briser cette spirale, le Pr Sraïri préconise des mesures audacieuses : une refonte des circuits de commercialisation, une modernisation en profondeur de la filière élevage et une intégration plus poussée des outils numériques pour optimiser la chaîne de valeur et réduire les marges des intermédiaires. Il insiste également sur la nécessité d’un accompagnement technique renforcé pour les éleveurs, visant à améliorer la productivité et à minimiser les pertes.
En somme, au-delà des enjeux immédiats de l’Aïd al-Adha 2026, l’analyse du Pr Tahar Sraïri dresse le portrait d’un élevage marocain à la croisée des chemins, tiraillé entre les impératifs climatiques, les évolutions démographiques et les mutations des habitudes de consommation. Des défis colossaux qui, sans une stratégie globale et proactive, continueront de peser lourdement sur le coût de la viande et l’accessibilité du mouton de l’Aïd pour les années à venir.
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