Meir Ben Maqnin : L’Ascension et la Chute du Marchand Juif, Diplomate Alaouite à la Cour de Londres
Plongez au cœur d’une saga diplomatique et commerciale hors du commun, celle de Meir Ben Maqnin, un homme dont l’ambition et le flair pour les affaires le propulsèrent des souks marocains aux salons royaux de Londres. Le 23 novembre 1823, le sultan alaouite Moulay Abderrahmane, fin stratège et ancien gouverneur d’Essaouira, confiait une mission de la plus haute importance à un personnage déjà familier des arcanes du commerce international : Meir Ben Maqnin. Sa nomination en tant qu’ambassadeur du royaume chérifien auprès de la couronne britannique allait cependant semer le trouble. Car au Royaume-Uni, le nom de Ben Maqnin n’était pas inconnu, loin de là. Ce marchand aguerri, ayant déjà officié comme agent marocain sous le règne de Moulay Slimane, traînait derrière lui une réputation sulfureuse, entachée de scandales financiers et d’une montagne de dettes impayées, qui allaient compliquer sa nouvelle fonction diplomatique.
Les Maqnin : L’Émergence d’une Famille Influente
Né à Marrakech, vraisemblablement à la fin des années 1760, Meir Ben Abraham Cohen, plus connu sous le nom de Meir Ben Maqnin, était issu d’une lignée juive dont l’histoire allait se mêler intimement à celle du commerce marocain. Le surnom «Maqnin», signifiant «chardonneret» en darija, était attribué à son père, réputé pour sa belle voix. C’est ainsi que Meir et ses frères, Shlomo, Masud et David, furent connus sous le patronyme «Awlad Maqnin» – les enfants de Maqnin. Élevés dans le mellah de Marrakech, les frères Maqnin allaient bientôt se positionner au cœur de l’effervescence commerciale de Mogador, la future Essaouira. Ce port, destiné à devenir la plaque tournante des échanges marocains avec l’Europe, attirait déjà les consulats et les négociants les plus influents. En 1766, Samuel Sumbal, secrétaire de la Cour chérifienne, avait d’ailleurs déjà sélectionné les dix familles juives les plus éminentes du Maroc pour orchestrer le développement commercial de cette cité naissante.
Bien que la famille Maqnin n’ait pas figuré sur cette liste initiale, elle s’établit à Mogador dans les années 1780. Grâce à leur perspicacité et aux généreuses avances du sultan Moulay Slimane, les frères Maqnin ne tardèrent pas à intégrer le cercle restreint des familles commerçantes les plus prospères. Dès 1787, Meir se lança dans des spéculations foncières audacieuses, une activité qu’il poursuivit avec ses frères à Essaouira tout au long des années 1790. Il acquit notamment l’ancienne résidence des prêtres catholiques dans la Casbah en 1795 avec Shlomo, et parvint même à s’offrir la maison consulaire portugaise, après une tentative infructueuse pour la résidence néerlandaise. Comme le souligne Daniel J. Schroeter dans son ouvrage «The Sultan’s Jew», Meir Ben Maqnin privilégiait l’investissement immobilier au Maroc. Les multiples acquisitions de maisons par lui et son associé, son frère Shlomo, témoignaient des profits considérables générés par leur fructueux mécénat royal.
Un Commerçant Incontournable, Même à l’Étranger
En juillet 1799, fuyant probablement l’épidémie de peste qui ravageait le Maroc, Meir Ben Maqnin embarqua à bord de l’Aurora. Le 27 août, son navire accostait à Stangate Creek, la principale station de quarantaine sur la Medway, porte d’entrée vers Londres. Sans hésitation, Maqnin s’installa au cœur de la capitale britannique, à quelques encablures du vibrant quartier commercial. Pendant que la peste continuait ses ravages à Essaouira, Meir, depuis Londres, et son frère Shlomo, resté au Maroc, exploitaient habilement leurs connexions privilégiées avec le gouverneur de Mogador et un réseau de créanciers britanniques pour prospérer dans les affaires. Malgré un anglais rudimentaire, sa maîtrise de l’arabe et de l’espagnol lui permit de tisser un réseau social et communautaire solide. Il s’imposa rapidement comme un agent incontournable du Maroc en Europe, comme le relatent Yedida Kalfon Stillman et Norman A. Stillman dans leur ouvrage «From Iberia to Diaspora».
Cependant, entre 1801 et 1802, le sultan Moulay Slimane, alerté par les malversations des Maqnin et de son gouverneur à Mogador, frappa un grand coup : saisie des navires, arrestation de Shlomo et du gouverneur, et emprisonnement. Tous deux furent néanmoins graciés ultérieurement. «Les marchandises destinées au Maroc furent confisquées par le Makhzen. Plus d’une cinquantaine de créanciers britanniques se retrouvèrent lésés, le gouvernement britannique étant impuissant à intervenir. Pourtant, près de seize ans après son arrivée en Angleterre, Maqnin continuait ses activités d’import-export depuis Londres, en collaboration avec son frère à Essaouira», détaillent Yedida Kalfon Stillman et Norman A. Stillman.
L’Ambassadeur du Sultan : Entre Confiance Royale et Démêlés Financiers
Ce n’est qu’en 1817 que Meir Ben Maqnin, animé par de nouvelles ambitions, quitta Londres pour regagner le Maroc. Son regard était désormais tourné vers le prince Moulay Abderrahmane, fraîchement nommé gouverneur de Mogador. Meir Maqnin apparut alors comme le candidat idéal pour incarner la politique d’ouverture du nouveau sultan alaouite envers l’Europe. Une vision qui se concrétisa dès l’intronisation de Moulay Abderrahmane, le 30 novembre 1822. Un an plus tard, le 23 novembre 1823, un décret royal fut proclamé devant le corps consulaire, officialisant la nomination de Meir Maqnin comme ambassadeur à la Cour de George IV. Ce fut la consécration, faisant de lui l’un des juifs les plus influents du Maroc alaouite.
Alors qu’il se trouvait à Larache pour ses affaires, Meir Maqnin fut dépêché à Tanger afin d’y engager des discussions diplomatiques avec les consulats étrangers. Malgré les avertissements de Londres concernant un risque d’emprisonnement pour ses dettes, le sultan chérifien maintint sa confiance et son soutien indéfectible à son ambassadeur. D’après Daniel J. Schroeter, c’est en 1827 que Meir Maqnin, malgré son âge avancé et les menaces persistantes, retourna à Londres. Fidèle à sa nature, il y relança ses activités commerciales, parvenant même à un arrangement avec l’un de ses anciens créanciers. Cependant, la spirale des difficultés financières ne fit que s’accentuer. En 1831, son frère David Cohen Maqnin déclara faillite, Meir figurant parmi ses principaux créanciers. L’année suivante, les créanciers du diplomate tentèrent de contraindre le Makhzen à saisir ses biens au Maroc. Le sultan, habilement, argua que Maqnin ne possédait que peu de biens et qu’aucune dette significative ne lui était due au Maroc. Finalement, Meir Ben Maqnin regagna le Maroc vers 1833, affaibli par l’âge, la maladie et la quasi-ruine. Il s’éteignit dans sa ville natale de Marrakech en 1835, clôturant ainsi une vie d’une richesse et d’une complexité rares.
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