Le Dirham Numérique Face à l’Indomptable Cash : Un Paradoxe Marocain
Alors que l’économie mondiale s’oriente résolument vers la dématérialisation des transactions, le Maroc présente un tableau nuancé, voire paradoxal. Tandis que les cartes et les solutions de paiement électronique poursuivent leur essor, la monnaie fiduciaire, loin de s’effacer, affiche une vitalité surprenante, soulevant des questions fondamentales sur la véritable nature de la transition vers une société moins dépendante des espèces.
L’envolée inattendue du cash
Le rapport annuel de Bank Al-Maghrib (BAM) pour l’année 2025 met en lumière un constat qui interpelle : la circulation des espèces a bondi de 18,5%, atteignant un montant colossal de 491 milliards de dirhams. Ce chiffre représente désormais l’équivalent de 28,5% du Produit Intérieur Brut (PIB). Cette progression est d’autant plus notable qu’elle dépasse largement le rythme moyen historique, établi à 6,2% durant la décennie précédant la pandémie de COVID-19.
Les raisons d’une résilience
La Banque centrale avance plusieurs explications pour éclairer cette dynamique. L’accélération robuste de l’activité économique nationale est citée comme un facteur clé, stimulant la demande générale de liquidités. Par ailleurs, la progression significative des recettes de voyages, témoignant d’une reprise du secteur touristique, ainsi que le versement d’aides financières directes aux éleveurs dans le cadre du programme de reconstitution du cheptel, ont également contribué à cette augmentation des espèces en circulation.
Ce phénomène ne saurait donc être réduit à une simple défiance, souvent évoquée, envers les outils de paiement numériques. Il souligne plutôt l’enracinement profond des espèces dans le tissu économique et social marocain, où le cash conserve un rôle prépondérant dans les transactions quotidiennes.
Au-delà de la technologie : l’enjeu de l’adhésion
La transition vers une économie moins dépendante du cash ne se joue pas uniquement dans la disponibilité des technologies. Elle dépend crucialement de leur acceptation, de leur simplicité d’utilisation et de leur accessibilité pour l’ensemble des acteurs. Pour le citoyen, le paiement électronique doit être perçu comme sûr, pratique et facile à intégrer dans ses habitudes. Pour le commerçant, l’adoption de ces solutions doit être suffisamment accessible, adaptée à la réalité de son activité et ne pas générer de contraintes opérationnelles ou financières excessives.
Sans cette double adhésion, celle des utilisateurs finaux et celle des points de vente, les équipements peuvent progresser sans que les habitudes de paiement ne changent véritablement en profondeur.
La stratégie d’inclusion de Bank Al-Maghrib
Consciente de ces impératifs, Bank Al-Maghrib a inscrit son action dans une logique d’inclusion et de modernisation. Sa stratégie repose sur l’élargissement de l’acceptation des paiements électroniques et sur la réduction progressive de la dépendance au cash. La création d’un Fonds de développement de l’acceptation vise précisément à donner une nouvelle impulsion à cet écosystème, en soutenant l’équipement et la sensibilisation.
L’enjeu, il est important de le souligner, n’est pas d’éradiquer le cash, qui demeure un pilier essentiel pour une large frange de la population et dans de nombreuses régions du pays. Il consiste plutôt à élargir le choix et à faire du paiement numérique une possibilité concrète et démocratisée pour tous, plutôt qu’un service réservé aux environnements les mieux équipés et les plus connectés.
Confiance et usage : les piliers de la modernisation
En somme, la modernisation des paiements ne se décrète pas par simple volonté. Elle se construit patiemment, brique par brique, sur les fondations solides de la confiance, de l’inclusion et de l’usage. Le recul du cash en sera, in fine, moins le point de départ que la conséquence naturelle et souhaitée de cette transformation profonde.
Sanae Raqui / Les Inspirations ÉCO
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