Casablanca , Maroc
– La taxe sur la valeur ajoutée (TVA), pilier de la fiscalité de la consommation au Maroc, demeure un mystère pour une écrasante majorité de citoyens, en particulier lorsqu’il s’agit des produits alimentaires de première nécessité. C’est le constat alarmant d’une étude universitaire récente, qui met en lumière une méconnaissance généralisée et des disparités sociales flagrantes.
Intitulée « Qui connaît la TVA au Maroc ? Disparités sociales et traitement fiscal des produits alimentaires », cette recherche menée à Casablanca révèle que 57% des consommateurs interrogés déclarent ignorer totalement le régime fiscal appliqué aux denrées qu’ils achètent quotidiennement. Un chiffre qui interpelle et soulève des questions fondamentales sur la transparence fiscale et son impact sur le pouvoir d’achat des ménages.
Une Radiographie Inédite de la Connaissance Fiscale
Présentée lors d’un séminaire à Casablanca le 16 octobre 2026, cette étude est le fruit du travail de Youssef Bouazizi (École nationale de commerce et de gestion de Meknès), Nouhaila El Mansour, Noura Ibrahan et Fouzi Mourji (Faculté des sciences juridiques, économiques et sociales Aïn Chock, Université Hassan II de Casablanca). Elle s’inscrit dans le cadre du projet franco-allemand Tax Expenditures and the Fiscal Contract (TEFISCON), soutenu par le laboratoire LASAARE.
L’enquête, réalisée entre juillet et septembre 2025 auprès de 2 400 participants, s’est concentrée sur un sous-échantillon de 594 répondants de la région de Casablanca. Les chercheurs leur ont soumis une liste de huit produits alimentaires courants : pain, volaille, lait, oignons et tomates, autres légumes, sucre, huile et pâtes, les invitant à identifier leur traitement fiscal (exonéré, taxé à 10% ou taux normal).
Un Score de Connaissance Dérisoire
Les résultats sont sans appel : seulement 24% des réponses étaient exactes, tandis que 19% étaient erronées. Le score moyen de l’indice de connaissance construit par les auteurs s’établit à un maigre 0,240 sur 1, témoignant d’une compréhension extrêmement limitée du système fiscal alimentaire. Ce paradoxe est d’autant plus frappant que la TVA, intégrée directement dans le prix final, est souvent acquittée sans que le consommateur en ait pleine conscience.
Des Produits Exonérés Mieux Identifiés, mais des Lacunes Persistantes
L’étude établit une distinction claire entre les produits totalement exonérés ou hors champ de la TVA et ceux soumis à un taux réduit. Les premiers sont, logiquement, mieux identifiés par les consommateurs, avec un sous-score moyen de 0,354. Le pain, le lait et les légumes frais, perçus comme des biens de première nécessité, bénéficient d’une meilleure reconnaissance de leur statut fiscal.
Cependant, dès qu’il s’agit des produits soumis à un taux réduit, la connaissance chute drastiquement à 0,127. Seuls 18,2% des répondants connaissent le traitement fiscal de l’huile, 17,8% celui des pâtes, et un infime 2,2% celui du sucre. Cette complexité, entre exonérations, produits hors champ et taux réduits, rend le dispositif fiscal quasi illisible pour le grand public.
Le Cadre Légal et ses Défis de Communication
Depuis la loi de finances 2026, le Maroc a pourtant cherché à simplifier son régime de TVA, appliquant principalement un taux normal de 20% et un taux réduit de 10%. Ce dernier concerne notamment les huiles fluides alimentaires (hors huile de palme) et le sucre raffiné. Parallèlement, de nombreux produits de base comme le pain, les farines, les semoules, le lait frais, le sucre brut et les pâtes alimentaires courtes non cuites et non farcies (depuis le 1er janvier 2026) sont exonérés. Les pâtes longues, quant à elles, restent assujetties au taux de 10%.
Malgré ces clarifications légales, la distinction technique entre « exonéré », « hors champ » et « taxé à 10% » reste un défi majeur en termes de communication. L’étude souligne que la catégorie « 0% » du questionnaire englobait ces nuances, sans pour autant les rendre plus compréhensibles pour le citoyen.
L’Ignorance Fiscale, un Facteur d’Inégalités Sociales
Au-delà de la méconnaissance générale, l’étude révèle des inégalités sociales criantes. Les femmes, les personnes moins instruites et les ménages à plus faible revenu affichent un niveau de connaissance de la TVA significativement plus bas. Ces écarts, particulièrement prononcés selon le revenu, posent la question de l’équité du système fiscal.
La TVA, en tant qu’impôt indirect, pèse lourdement sur le consommateur final. Or, les ménages modestes consacrent une part disproportionnée de leur budget aux dépenses alimentaires (plus de 38%). Une compréhension lacunaire des avantages fiscaux (exonérations, taux réduits) peut ainsi exacerber le sentiment d’opacité et d’injustice fiscale, touchant précisément ceux qui sont les plus vulnérables aux fluctuations du coût de la vie.
Vers Plus de Transparence Fiscale
Plusieurs raisons expliquent cette opacité, notamment l’absence d’affichage explicite de la TVA sur les tickets de caisse ou les étiquettes de prix. Le consommateur perçoit un prix global, sans distinguer la part de l’impôt. Cette situation invite les pouvoirs publics à repenser les mécanismes de communication et de sensibilisation autour de la fiscalité alimentaire. Une meilleure lisibilité du système permettrait non seulement d’éclairer les consommateurs, mais aussi de garantir que les mesures d’allégement fiscal atteignent efficacement les populations ciblées, contribuant ainsi à une plus grande équité sociale.
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