Le Silence Assourdissant des Forces Vives
Dans l’arène tumultueuse du débat public national, le véritable drame ne réside pas tant dans l’éclat des voix les plus virulentes, que dans la résonance du silence de ceux qui, pourtant, observent avec une lucidité affûtée. Au cœur du Maroc contemporain, une part considérable de ses forces vives, de ses esprits éclairés, opte pour une abstention qui interroge et inquiète.
L’Écho d’une Majorité Oubliée : De Mustapha Alaoui à Ibn Khaldoun
Cette « Majorité Silencieuse », concept intemporel, fut brillamment analysée par le journaliste Mustapha Alaoui, fondateur d’Al Ousboue Assahafi. Dès 1977, dans son œuvre emblématique, il dépeignait déjà ce « cœur muet de la nation », soulignant avec une perspicacité remarquable le fossé grandissant entre des élites partisanes et une vaste population passive, reléguée aux marges des sphères décisionnelles.
Cette mise en retrait n’est pas sans précédent historique. Au XIVᵉ siècle déjà, le grand penseur Ibn Khaldoun alertait sur les périls d’une telle apathie : « Lorsque les hommes de raison s’écartent des affaires publiques pour préserver leur quiétude, ils abandonnent la cité à l’ignorance.» Un avertissement qui résonne avec une acuité particulière aujourd’hui.
Visages de l’Ombre : Qui sont ces Citoyens Silencieux ?
Loin d’être une cohorte de théoriciens du débat ou une élite déconnectée, ce bloc muet est en réalité le reflet de la société elle-même. Il est composé de cadres dynamiques, de commerçants avisés, d’académiques rigoureux, d’artisans passionnés, d’entrepreneurs audacieux et de professionnels dévoués. Il inclut également des mères et des pères de famille, des citoyens ordinaires qui, animés d’un amour profond pour leur patrie, accomplissent leur labeur avec intégrité et aspirent avant tout à bâtir un avenir serein pour leurs enfants.
La Dictature du Vernis Social et le Champ de Mines Public
Un Espace Public Hostile : Le Prix de la Pragmatique Abstention
Mais pourquoi cette majorité, pourtant si essentielle, refuse-t-elle de faire entendre sa voix dans le débat public ou au sein des organisations qui devraient la représenter ? La première raison est un pragmatisme teinté d’amertume face à un espace public transformé en véritable champ de mines. Les règles du jeu y sont devenues obsolètes, la nuance est balayée d’un revers de la main, le débat contradictoire est perçu comme une agression personnelle, et la sanction – qu’elle soit sur les réseaux sociaux ou dans le milieu professionnel – est quasi immédiate et souvent impitoyable.
“Dans une société où l’image et l’adhésion aux consensus de façade servent de sauf-conduit, exprimer un désaccord ou poser une question dérangeante est perçu comme un risque inutile pour sa réputation.”
– Omar Alaoui
À cette atmosphère délétère s’ajoute la dictature insidieuse du vernis social. Dans un contexte où la préservation de l’image et l’adhésion aux consensus de façade sont devenues des sésames pour la quiétude, toute expression de désaccord ou toute question jugée « dérangeante » est perçue comme un risque superflu pour la réputation et la carrière. Le problème n’est donc pas un manque de lucidité ; ces citoyens perçoivent parfaitement les dysfonctionnements et mesurent l’ampleur des enjeux. Mais par un réflexe d’autopréservation, ils préfèrent la tranquillité immédiate de leur foyer à l’exposition publique, laissant ainsi le champ libre aux postures superficielles et aux raccourcis simplistes.
Le Poids Invisible du Mutisme : Une Fracture Intime et Nationale
Quand l’Autopréservation Devient un Fardeau
Si cette majorité de citoyens éclairés, pleinement investis dans leur vie professionnelle et familiale, choisit de se murer dans le silence, ce n’est ni par lâcheté, ni par une indifférence coupable. C’est le fruit d’un arbitrage, souvent rationnel, face aux dérives alarmantes de l’espace public. Face à la violence des réactions instantanées et à la culture de l’annulation, préserver sa sérénité et la quiétude de sa sphère privée devient un choix pragmatique, une forme de protection.
Pourtant, ce silence, d’abord perçu comme un bouclier, finit par ronger insidieusement ceux qui l’observent. Face aux événements graves, aux abus répétés ou aux crises profondes qui secouent la société et le pays, l’autopréservation se mue en un piège. Les hommes et les femmes de bon sens ressentent alors de plein fouet le poids de leur propre démission, la défaillance d’une voix qui aurait pu, qui aurait dû, s’élever.
“Dans le bilan d’une vie comme dans celui d’une nation, (…) on porte le poids de ce qu’on a tu ou refusé de faire au moment où la collectivité avait besoin de clarté.”
– Omar Alaoui
Ce mutisme pèse lourdement sur l’héritage mental de ces individus. Le sentiment de culpabilité, celui de n’avoir pas parlé quand tout l’exigeait, se transforme en une fracture intime, une blessure silencieuse. Ils réalisent, souvent trop tard, le coût social et humain démesuré de leur choix. Car, que ce soit dans le bilan d’une vie ou dans celui d’une nation, ce n’est pas l’action, même imparfaite, ni l’échec d’une tentative sincère que l’on regrette le plus. C’est bien le poids de ce que l’on a tu, de ce que l’on a refusé de faire, au moment précis où la collectivité avait désespérément besoin de clarté, de courage et de direction. L’échec d’une initiative peut être analysé et assumé ; la passivité, elle, ne génère que de l’amertume et un regret persistant.
Quelle Legacy pour la Majorité Silencieuse ?
Le paysage médiatique et politique a certes connu des transformations radicales depuis 1977. Les intermédiaires ont évolué, les plateformes se sont multipliées, mais la coupure fondamentale entre la masse des citoyens et les centres de décision persiste. Le schéma théorisé il y a près de cinquante ans continue de hanter une majorité qui, par choix ou par contrainte, refuse encore de contribuer activement à la chose publique.
En se murant dans cette réserve, elle ne prend pas la pleine mesure de ce que pèserait le poids numérique de sa masse si elle décidait, enfin, de s’exprimer. Un potentiel de changement immense reste inexploité, une force motrice endormie, dont le réveil pourrait redéfinir les contours du débat national et de l’action collective.
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