Alors que les débats sur la souveraineté maritime du Maroc et l’extension de sa Zone Économique Exclusive (ZEE) au large des Canaries animent régulièrement la scène géopolitique, un pan tout aussi stratégique demeure souvent dans l’ombre : la gestion de l’espace aérien surplombant le Sahara. Qui en détient les rênes et pourquoi cette particularité persiste-t-elle ?
La souveraineté aérienne : un principe fondamental et ses nuances
Le droit aérien international est clair : l’article 1 de la Convention de Chicago de 1944, pilier de l’aviation civile mondiale et acte fondateur de l’Organisation de l’aviation civile internationale (OACI), confère à chaque État une souveraineté « complète et exclusive » sur l’espace aérien qui le surplombe. Ce principe, bien que limpide, se heurte à une réalité complexe au-dessus du Sahara, un territoire dont le statut politique reste en suspens aux Nations unies.
Qu’est-ce qu’une FIR et pourquoi est-ce crucial ?
Au cœur de cette problématique se trouve la notion de Flight Information Region (FIR). Une FIR est une zone géographique où un État ou une entité désignée par celui-ci est responsable d’assurer les services essentiels à la sécurité et à la fluidité du trafic aérien : fourniture d’informations de vol, communications avec les équipages, et coordination des mouvements d’aéronefs. Il est impératif de souligner qu’une FIR n’est pas une frontière politique et ne confère en aucun cas un titre de souveraineté territoriale. Ainsi, le fait qu’une portion de l’espace aérien saharien soit rattachée à la FIR Canarias, gérée par l’Espagne, ne signifie pas que Madrid revendique une souveraineté sur le sol sous-jacent.
Un héritage colonial devenu enjeu politique
La question centrale, formulée sans esprit polémique par Adnane Kaab, analyste en stratégie internationale, résonne avec acuité : « Près d’un demi-siècle après le départ de l’Espagne du Sahara, pourquoi une partie de l’organisation du ciel au-dessus de cette région reste-t-elle rattachée à un système de navigation aérienne espagnol ? » Cette situation, héritée de l’administration espagnole du territoire avant 1975-1976, n’est pas une simple relique oubliée de l’histoire. Elle représente un pouvoir opérationnel tangible. La gestion d’une FIR exige des infrastructures de contrôle sophistiquées, un personnel hautement qualifié, des systèmes de surveillance avancés et une capacité ininterrompue à orchestrer le ballet aérien. Ces compétences techniques et logistiques confèrent à l’opérateur une influence stratégique indéniable.
Aujourd’hui, c’est ENAIRE, l’entité publique espagnole en charge de la navigation aérienne, qui orchestre une large part de cette circulation aérienne depuis les Canaries. Le ciel du Sahara se mue ainsi en un carrefour où s’entremêlent histoire, technologie, économie et politique.
Le Maroc revendique, l’OACI temporise
Dès 1997, le Maroc a manifesté sa volonté de réintégrer les aérodromes de Laâyoune, Smara et Dakhla sous sa propre FIR auprès de l’OACI. Cependant, la délégation espagnole a opposé son veto, et l’Organisation de l’aviation civile internationale a opté pour le statu quo, maintenant ces aéroports sous l’appellation distincte de « Sahara Marocain », sans les rattacher formellement ni à Rabat ni à Madrid.
Ce dossier, loin d’être classé, est désormais au centre des préoccupations diplomatiques. Le 4 décembre 2025, le ministre marocain des Affaires étrangères, Nasser Bourita, a qualifié d' »anachronique » cette situation, notamment pour les vols intérieurs reliant Marrakech à Laâyoune ou Dakhla, dont une partie du trajet dépend encore du centre de contrôle régional espagnol, alors que la sécurité de l’appareil relève de la responsabilité marocaine. Cette persistance du statu quo révèle une décision politique délibérée, maintenue au fil des décennies.
Au-delà des frontières : la complexité technique et le précédent de délégation
L’organisation de cet espace aérien se divise en deux strates principales. Sous le niveau de vol (FL) 195 (environ 19 500 pieds), l’espace aérien saharien couvert par la FIR Canarias est classé G, c’est-à-dire non contrôlé, où ENAIRE se contente de fournir des informations de trafic, dans la mesure du possible. En revanche, au-dessus de FL 195 et jusqu’à FL 660, l’espace devient contrôlé, imposant à tout aéronef un contact permanent avec « Canarias Control ». C’est dans cette zone que transite l’essentiel du trafic commercial en croisière.
Un détail technique, souvent ignoré, pourrait ouvrir des perspectives : la FIR Canarias délègue déjà certains services de circulation aérienne sur un segment limité, près de la frontière mauritanienne, à l’approche de Nouadhibou. Cette délégation, bien que ne constituant pas un précédent de transfert de souveraineté, démontre la faisabilité d’accords partiels au sein de l’architecture existante. Le défi réside désormais dans la négociation de son périmètre et de ses modalités.
L’exemple indonésien : une reconquête aérienne de 76 ans
L’Annexe 11 de la Convention de Chicago offre une voie légale pour la délégation de services de circulation aérienne entre États, via un accord mutuel. Cependant, cette flexibilité juridique cache une inertie politique. Comme le souligne Adnane Kaab, « Même sans dispute territoriale, récupérer une responsabilité aérienne peut prendre des décennies, une montée en capacité constante et des années de négociation ».
Le cas de l’Indonésie est éloquent. En 1946, lors d’une conférence de l’OACI à Dublin, Singapour (alors sous tutelle britannique) s’est vu confier la gestion de l’espace aérien autour des îles Riau et Natuna. L’Indonésie, fraîchement indépendante, n’avait pas les moyens techniques de reprendre immédiatement cette responsabilité. Il a fallu attendre 2022 pour qu’un accord de réalignement soit signé, avec un transfert effectif en 2024, soit 76 ans plus tard. Même alors, une coopération avec Singapour a été maintenue pour certaines zones autour de l’aéroport de Changi. Cet exemple illustre la patience et la stratégie nécessaires pour modifier des arrangements aériens établis.
Vers une pleine souveraineté aérienne : un chemin semé d’embûches et de diplomatie
La question de l’espace aérien au-dessus du Sahara dépasse la simple technique pour s’ancrer profondément dans les enjeux de souveraineté et de puissance opérationnelle. Pour le Maroc, la reprise en main de cette FIR représente une étape logique dans l’affirmation de sa pleine souveraineté sur ses provinces du Sud. Le chemin sera long, exigeant non seulement une montée en compétence continue de ses propres capacités de navigation aérienne, mais aussi une diplomatie agile et persévérante pour négocier avec l’Espagne et l’OACI un réalignement qui reflète les réalités géopolitiques actuelles.
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Source: Lien externe




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