Le roi Hassan II rend un dernier hommage aux victimes de la tentative de coup d’État de Skhirat, lors de leurs funérailles, à Rabat, le 15 juillet 1971. © AFP
Politique

Le Collège d’Azrou : Berceau d’une Élite, Écho des Tragédies Marocaines

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Azrou : Le Collège Qui Façonna l’Âme du Maroc Moderne

L’image du roi Hassan II, le 15 juillet 1971, rendant un dernier hommage solennel aux victimes de la tentative de coup d’État de Skhirat, à Rabat, demeure une cicatrice indélébile dans la mémoire collective marocaine. Cet événement tragique, souvent désigné comme le « coup d’État des aviateurs », est inextricablement lié à l’histoire d’une institution singulière : le collège d’Azrou. Plus qu’une simple école, Azrou fut le creuset d’une élite berbère dont l’ascension fulgurante vers les sommets du pouvoir allait, paradoxalement, la confronter à une destinée parfois funeste, jetant une ombre persistante sur son héritage.

Un Dessein Colonial Dévoyé par les Méandres de l’Histoire

Initialement conçu par le Protectorat français, le collège d’Azrou n’était pas destiné à forger des rebelles ou des figures tragiques. Son ambition était claire et stratégique : servir de fer de lance à une « politique berbère » visant à créer une élite amazighe docile, parfaitement francophone, et surtout, éloignée des foyers nationalistes bouillonnants de Fès et de Rabat. Cette élite était destinée à intégrer l’administration coloniale et l’armée, garantissant ainsi une certaine stabilité et une influence française durable au sein du royaume.

De la Docilité Attendue à l’Émergence d’une Force Vive

Pourtant, le cours de l’histoire, avec ses rebondissements imprévisibles, en décida autrement. Loin de produire de simples exécutants, les bancs d’Azrou virent éclore des personnalités d’une envergure exceptionnelle. Parmi ses anciens élèves, on compte des figures majeures de la lutte pour l’indépendance, des ministres influents, des gouverneurs, des magistrats éminents et, fait marquant, pas moins de treize généraux. Une génération brillante, dont certains servirent avec loyauté Mohammed V puis Hassan II, tandis que d’autres furent tragiquement emportés par les tourbillons sanglants des putschs de 1971 et 1972.

Skhirat et le « Coup d’État des Aviateurs » : La Malédiction d’Azrou

Le 10 juillet 1971 marque un tournant sombre et indélébile. Le palais de Skhirat, résidence estivale royale, bascule dans le chaos d’une tentative de coup d’État qui ébranla les fondations du royaume. Cet épisode, l’un des plus traumatiques de l’histoire contemporaine du Maroc, révèle une vérité troublante : qu’ils soient parmi les mutins ou les loyalistes, les noms des acteurs clés renvoient, avec une régularité frappante, au monde façonné par le collège d’Azrou. Cette proximité avec le pouvoir, si longtemps cultivée et encouragée, se transforma alors en une source de tragédie, conférant à l’établissement une réputation sulfureuse qui, pendant des décennies, a masqué la complexité de son rôle et la diversité de ses destins individuels.

Un Héritage Complexe et Souvent Méconnu

L’essai de Mohamed Benhlal, « Le collège d’Azrou : une élite berbère civile et militaire au Maroc, 1927-1959 » (Éditions Karthala), enrichi par les témoignages poignants d’anciens élèves qu’il a méticuleusement recueillis, offre un éclairage indispensable sur cette « fabrique d’élites » hors du commun. Il permet de revisiter une période cruciale du Maroc contemporain, en soulignant à la fois la réussite exceptionnelle de cette institution à former des leaders d’envergure, et l’échec retentissant du dessein politique initial du Protectorat. L’histoire d’Azrou est celle d’une élite qui, malgré les intentions de ses fondateurs, a joué un rôle central, et souvent ambigu, dans la construction de la nation marocaine, ses gloires et ses drames, laissant derrière elle une empreinte indélébile sur le destin du royaume.


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