L’image est saisissante : un homme, figure emblématique du design de l’iPhone pendant deux décennies, prononce un nom de code interne, celui d’un projet secret d’Apple jamais révélé, avant de lancer, avec une désinvolture calculée : « c’est quoi le plan ? » Cette scène, digne d’un thriller d’espionnage industriel, se serait déroulée à plusieurs reprises dans les bureaux d’OpenAI, selon la plainte retentissante déposée par Apple devant un tribunal fédéral californien. Au centre de cette tempête juridique, après l’affaire de l’ingénieur au « LOL », se trouve un personnage clé : Tang Tan.
Tang Tan : De l’Étoile Montante d’Apple au Stratège d’OpenAI
Ingénieur mécanique de formation, Tang Yew Tan a consacré 24 ans de sa carrière à Apple, marquant de son empreinte des produits iconiques. Avant de façonner l’iPhone tel que nous le connaissons, il a œuvré sur l’iPod, contribuant à l’ère glorieuse de la musique numérique. Son ascension au sein de Cupertino l’a mené au poste prestigieux de vice-président du design produit pour l’iPhone et l’Apple Watch, avec la délicate acoustique des AirPods sous sa responsabilité, le tout sous la direction de John Ternus, pressenti pour succéder à Tim Cook.
Coup de théâtre en février 2024 : Tang Tan quitte le navire Apple pour rejoindre LoveFrom, le studio de design de l’illustre Jony Ive. Mais ce n’est qu’une escale. Très vite, il cofonde io, une entité dédiée au hardware d’OpenAI, l’entreprise qui allait bientôt bouleverser le monde de l’intelligence artificielle. Moins d’un an plus tard, en mai 2025, io est rachetée par OpenAI pour la somme colossale de 6,5 milliards de dollars (environ 5,7 milliards d’euros), et ce, sans avoir commercialisé le moindre produit. Tang Tan en émerge en tant que Chief Hardware Officer, avec une mission des plus ambitieuses : concevoir le premier appareil grand public d’OpenAI, un dispositif qui, un jour, pourrait bien défier l’iPhone sur son propre terrain.
Les Accusations d’Apple : Un Pillage Méthodique ?
La plainte d’Apple dépeint Tang Tan comme le pivot d’un système organisé de siphonage de secrets. Les allégations sont lourdes :
Des fuites avant le départ
Dans les mois précédant son départ de Cupertino, Tang Tan aurait déjà commencé à s’envoyer par e-mail des informations sensibles concernant les fournisseurs d’Apple. Parallèlement, il aurait noué des contacts avec des proches d’OpenAI, jetant les bases de sa future collaboration.
Le recrutement : une chasse aux trésors
Une fois en poste chez OpenAI, les méthodes de Tang Tan auraient pris une tournure encore plus audacieuse. Il est accusé d’avoir utilisé des noms de code confidentiels, propres aux projets Apple, lors d’entretiens d’embauche avec des candidats toujours sous contrat avec la firme à la pomme. Pire encore, il leur aurait demandé d’apporter de « vraies pièces » – batteries et cartes mères incluses – pour des démonstrations au sein d’OpenAI. Un candidat, visiblement interloqué, aurait même exprimé sa surprise face à cette requête, ignorant qu’il était possible de sortir de tels composants des bureaux d’Apple.
Le « Need to Know » détourné
Apple affirme également que Tang Tan aurait conservé un document interne crucial, estampillé « Need to Know », qui détaille les protocoles de sécurité appliqués aux employés sur le départ. Ce document, conçu pour protéger les informations confidentielles d’Apple, aurait été présenté chez OpenAI comme « une checklist que Tang a préparée », distribuée aux nouvelles recrues avant même leur démission. En d’autres termes, un manuel pour déjouer les propres mécanismes de sécurité d’Apple.
Ces pratiques s’ajoutent aux téléchargements massifs de données effectués par Chang Liu, un autre ex-ingénieur d’Apple, dont la légèreté déconcertante avait déjà fait les gros titres.
Une Rivalité Personnelle en Toile de Fond ?
Au-delà des enjeux juridiques et économiques, ce dossier révèle une dimension plus personnelle. Selon Mark Gurman de Bloomberg, Tang Tan aurait entretenu une rivalité de longue date avec John Ternus, l’actuel patron de l’ingénierie matérielle d’Apple et potentiel successeur de Tim Cook, dont il aurait convoité le poste. Un détail qui prend tout son sens lorsque l’on apprend que la majorité des plus de 400 anciens d’Apple recrutés par OpenAI proviendraient justement de la division de Ternus. Un ancien collègue, cité par le journaliste, décrit Tang Tan comme un homme connu pour « voler très près du soleil ».
Il convient de rester prudent : toutes ces informations proviennent de la version d’Apple, étayée par des messages retrouvés sur ses propres systèmes. Tang Tan n’a pas encore pris la parole publiquement, et OpenAI, de son côté, assure n’avoir « aucun intérêt pour les secrets industriels d’autres entreprises ».
L’Enjeu d’une Bataille pour l’Avenir de la Tech
Le calendrier, lui, ne laisse aucune place au doute. OpenAI, en pleine préparation de son entrée en Bourse, mise sur un appareil grand public révolutionnaire basé sur des agents d’IA, dont la sortie est envisagée pour 2028. Pendant ce temps, Apple réclame des dommages et intérêts substantiels, la restitution de tous les documents volés, et une interdiction formelle d’utiliser ses secrets, comme détaillé dans notre précédent article sur cette plainte pour espionnage industriel.
Tang Tan n’est pas un simple second couteau parti avec quelques présentations sous le bras. Il incarne le scénario le plus redouté pour Apple : celui d’un individu qui a passé près d’un quart de siècle à maîtriser les arcanes de la protection des secrets de la firme, et qui posséderait désormais les clés pour les faire fuiter. Si ne serait-ce qu’un dixième des accusations portées par la plainte s’avère fondé, OpenAI aurait recruté avec lui la mémoire industrielle de Cupertino, une richesse inestimable qu’aucune clause de confidentialité standard ne saurait protéger contre un tel départ. Cette affaire promet d’être un tournant majeur dans la course à l’innovation et la protection de la propriété intellectuelle dans le monde de la technologie.
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