Maroc : Quand la Jeunesse Bascule de Molière à Shakespeare, une Révolution Linguistique en Marche
Longtemps pilier de l’enseignement et de la communication au Maroc, le français voit son hégémonie contestée par l’anglais, langue universelle par excellence. Ce phénomène, particulièrement prononcé au sein de la jeunesse, redéfinit non seulement le paysage linguistique du Royaume, mais aussi les dynamiques sociales et culturelles, y compris les liens entre les Marocains résidant au pays et ceux de la diaspora (MRE).
L’Anglais, Nouvelle Langue Quotidienne et Professionnelle
« Le Maroc est un pays plurilingue, mais aujourd’hui l’anglais prédomine », affirme Nora, étudiante en lettres et sciences humaines à Rabat. Cette observation n’est pas isolée. Au-delà de l’arabe et de l’amazigh, langues officielles, le français et l’anglais se disputent une place prépondérante. Or, un changement notable s’opère : là où le français était autrefois le réflexe linguistique, l’anglais s’impose désormais comme un mode de communication privilégié, tant dans les sphères professionnelles que dans la vie courante.
Nora en témoigne : « Aujourd’hui, on utilise surtout l’anglais, aussi bien dans un cadre professionnel que dans la vie de tous les jours. C’est devenu une habitude. » Elle confie avoir elle-même opéré ce virage. « Avant, je parlais beaucoup plus français. Je le maîtrise toujours parfaitement, mais je l’utilise moins. » Pour elle, ce glissement n’est pas anodin, il révèle une aspiration plus profonde : « Il y a une envie de se détacher du français, qui a longtemps structuré la façon dont on parle au Maroc. »
Les Réseaux Sociaux, Catalyseurs d’une Maîtrise Spontanée
Cette transformation est particulièrement palpable chez les jeunes générations, véritables natifs du numérique. Des plateformes comme TikTok, Instagram, YouTube ou Twitch immergent quotidiennement les jeunes Marocains dans un océan de contenus majoritairement anglophones. À Salé, Safouane, 28 ans, incarne cette évolution. Malgré un parcours scolaire interrompu après le lycée, il a développé une aisance remarquable en anglais. « J’ai appris naturellement, surtout via les réseaux sociaux et Internet », explique-t-il, soulignant que « le Maroc est un pays plurilingue. On n’apprend pas seulement les langues à l’école, mais aussi à travers notre environnement. »
Cette tendance est corroborée par des études. Le British Council révèle que 40% des jeunes Marocains de 15 à 25 ans estiment l’anglais comme la langue la plus cruciale à maîtriser, contre seulement 10% pour le français. Plus révélateur encore, 85% d’entre eux anticipent une intensification de son usage dans la décennie à venir.
Un Décalage Grandissant avec la Diaspora
Ce basculement linguistique n’est pas sans conséquence, notamment sur les interactions entre les jeunes Marocains du pays et leurs homologues MRE. Nesrine, étudiante en science politique à Angers, en fait l’amère expérience lors de ses séjours au Maroc. « Avant, parler français au Maroc était naturel. C’était la langue de facilité », se souvient-elle. Aujourd’hui, la donne a changé : « On me répond de plus en plus en anglais lorsque je parle français. »
Ce décalage la met parfois en difficulté. Peu à l’aise en anglais, elle avoue se sentir « complètement en retrait » sans sa maîtrise du darija. Un sentiment partagé par Younes, 30 ans, MRE originaire du Rif, habitué à jongler entre français et rifain. Lors d’un récent voyage à Agadir, il a constaté une véritable fracture linguistique. « Si je veux m’installer au Maroc, des cours d’anglais sont obligatoires », ironise-t-il, illustrant la nouvelle réalité.
Plus qu’un Remplacement, une Recomposition Identitaire
Malgré cette dynamique, les chiffres du Haut-Commissariat au Plan (HCP) apportent une nuance importante : 57,7% des Marocains alphabétisés maîtrisent encore le français, contre 20,5% pour l’anglais. Le français conserve donc une présence significative. Cependant, la progression fulgurante de l’anglais, en particulier parmi la jeunesse urbaine, est indéniable et redessine les contours du paysage linguistique marocain.
Au-delà d’une simple substitution, cette évolution est le reflet d’un repositionnement culturel profond. Pour Nora, l’ascension de l’anglais exprime « une volonté d’une partie de la jeunesse de se détacher d’une identité française encore très présente. » Le Maroc, dans sa quête d’ouverture sur le monde, semble embrasser une nouvelle ère linguistique, où l’anglais devient le passeport vers la mondialisation, sans pour autant effacer totalement l’héritage francophone.
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