Le gaz marocain en chute libre : une crise énergétique au pire moment
Le Maroc est à la croisée des chemins énergétiques. Alors que les marchés mondiaux du gaz naturel sont secoués par des tensions géopolitiques sans précédent, la production nationale marocaine s’effondre, atteignant un seu seuil critique. En 2025, le royaume a vu sa production chuter de 40 %, passant sous la barre symbolique des 25 millions de mètres cubes par an. Une situation alarmante qui met en péril l’approvisionnement des industriels et souligne l’urgence de diversifier et sécuriser les sources d’énergie locales.
L’essentiel en bref :
- La production marocaine de gaz est tombée à 24 millions de m³ en 2025, sous l’effet d’une chute de 82 % de la production dans le gisement du Gharb, réduit à 3 millions de m³.
- En 2026, la compagnie britannique SDX Energy, qui assurait la production de plusieurs puits, a perdu la majorité de ses permis et concessions. Faute de moyens financiers, elle n’a pas pu relancer la production de gaz dans le Gharb.
- L’ONHYM a remis ces permis sur le marché en avril 2026, regroupés sous le nouveau bloc « Gharb Ouest ».
La production gazière marocaine a certes atteint un plancher historique, sur fond de défaillance de SDX Energy. Mais la mise en service imminente de Tendrara, conjuguée au potentiel pour le moment inexploité de Chariot Energy et aux perspectives du Gazoduc Afrique-Atlantique, ouvre la voie, à court et moyen termes, à une recomposition du paysage gazier national.
La trajectoire de la production gazière marocaine est préoccupante. Après avoir stagné autour de 100 millions de mètres cubes annuels avant 2023, le volume a plongé à 40 millions en 2024, pour atteindre le chiffre alarmant de 24 millions de mètres cubes en 2025. Cette quantité, bien qu’insuffisante pour couvrir les besoins en électricité, jouait un rôle crucial dans l’alimentation d’une partie du secteur industriel national.
Le gaz marocain provient de deux sources principales : le gisement du Gharb et celui de Meskala. Le premier, stratégiquement situé pour les industries de la zone de Kénitra, est aujourd’hui au cœur de la tourmente. Le second, près d’Essaouira, continue d’approvisionner les usines du géant OCP à Youssoufia.
Le gisement du Gharb : un déclin précipité
En 2025, le gisement du Gharb a enregistré une chute vertigineuse de sa production, passant de 17 millions de mètres cubes en 2024 à seulement 3 millions, soit une contraction de près de 82 %. Ce déclin fait suite à une première alerte en 2023, lorsque la production avait déjà glissé pour la première fois sous la barre des 50 millions de mètres cubes. Historiquement, le gaz du Gharb, acheminé via un réseau de pipelines dédié, représentait un avantage compétitif majeur pour attirer des industries gourmandes en énergie, notamment dans les secteurs automobile, agroalimentaire et chimique de Kénitra. SDX Energy, l’opérateur en charge, avait d’ailleurs noué des partenariats d’approvisionnement avec plusieurs acteurs industriels, dont une usine de jantes en aluminium.
Contrairement aux apparences, cette baisse n’est pas synonyme d’épuisement des réserves du Gharb. Elle est plutôt le reflet de l’épuisement des puits actuellement en exploitation. Le bassin recèle encore un potentiel inexploité, avec des puits prometteurs qui attendent d’être forés.
Meskala : une production plus stable mais en léger recul
Parallèlement, le gisement de Meskala a maintenu une production plus résiliente, bien qu’en léger recul. Il a fourni 21 millions de mètres cubes de gaz en 2025, contre 23 millions en 2024, soit une diminution d’environ 8,7 %. En sus du gaz, Meskala a également produit 2 500 mètres cubes de condensats, une ressource précieuse pour le raffinage, la pétrochimie et la dilution d’huiles lourdes.
SDX Energy en difficulté : l’ONHYM à la manœuvre
Depuis 2023, SDX Energy, l’opérateur du gisement du Gharb, est engluée dans de sérieuses difficultés financières, malgré l’injection de nouveaux capitaux. Ce blocage a mis à l’arrêt plusieurs projets cruciaux, tels que le forage de deux puits sur les prospects KSR-22 et OLME-A, essentiels pour relancer la production, ainsi qu’un programme d’acquisition sismique 3D prévu en 2025. Tous ces efforts sont restés lettre morte, victimes des contraintes budgétaires de la compagnie.
Face à cette situation, l’Office National des Hydrocarbures et des Mines (ONHYM) a pris les devants. Fin avril 2026, l’ONHYM a annoncé la remise sur le marché des permis d’exploration précédemment détenus par SDX Energy. Les trois accords pétroliers couvrant les zones de Sebou Centrale, Gharb Occidental et Lalla Mimouna Sud ont été fusionnés en un nouveau permis unique, baptisé « Gharb Ouest ». De plus, les concessions d’exploitation de SDX arrivent progressivement à échéance, la dernière en date, Ksiri Ouest, devant expirer en octobre 2026, ouvrant la voie à de nouveaux acteurs.
Relance et perspectives : Tendrara et Chariot Energy en ligne de mire
Le potentiel gazier du Maroc est loin d’être épuisé. La relance du Gharb est envisageable avec l’arrivée d’un nouvel opérateur capable de dynamiser le développement du gaz biogénique du bassin. À cela s’ajoute le gisement onshore de Loukos, dans la région de Larache, opéré par la britannique Chariot Energy. Cette dernière a déjà identifié un puits productif, dont le gaz pourrait être commercialisé sous forme de gaz naturel comprimé (GNC), à l’instar du modèle initialement envisagé par SDX Energy. Le potentiel cumulé de ces actifs à vérifier avoisine les 2 milliards de mètres cubes.
Chariot Energy est actuellement en pourparlers pour attirer un nouveau partenaire sur ses licences onshore de Loukos et offshore Lixus. Son projet phare, Anchois, avec des ressources estimées à 18 milliards de mètres cubes, est en cours de redimensionnement pour garantir sa viabilité économique. Un calendrier précis pour son développement reste toutefois attendu.
Tendrara : le sauveur attendu pour Kénitra
La contraction de l’offre gazière mondiale, exacerbée par les tensions dans le détroit d’Ormuz, a provoqué une flambée des prix et des difficultés d’approvisionnement pour les industries lourdes (céramique, engrais, ciment, chimie). Dans ce contexte tendu, l’entrée en production commerciale du champ de Tendrara est une excellente nouvelle, prévue dès le second semestre de l’année en cours.
Dans l’attente de son raccordement au réseau national lors de la phase 2 du projet, le gaz de Tendrara sera acheminé par camion depuis la région de l’Oriental. Cette première phase de production devrait générer 100 millions de mètres cubes par an, un volume qui dépassera pour la première fois le pic historique de la production nationale. Ce gaz sera intégralement dédié aux industriels de Kénitra, offrant une bouffée d’oxygène bienvenue et stratégique pour l’économie locale.
En somme, si le Maroc traverse une période délicate en matière de production gazière, les initiatives en cours et les projets à venir, notamment Tendrara, esquissent un avenir plus prometteur pour la sécurité énergétique du royaume et le maintien de son attractivité industrielle.
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