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Soha Benchekroun : “La planification climatique au Maroc reste largement axée sur la décarbonation”

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Soha Benchekroun : « La planification climatique au Maroc reste largement axée sur la décarbonation »

Dans une interview exclusive, Soha Benchekroun, chercheure émérite et conseillère en politiques climatiques et développement, spécialisée sur l’Afrique et la coopération Sud-Sud, dresse un état des lieux critique de la politique environnementale marocaine. Elle y expose les défis majeurs et les orientations prioritaires que le Royaume devrait adopter face à l’impératif climatique.

La gouvernance climatique mondiale : un prisme néolibéral et inégalitaire

Dès l’abord, Soha Benchekroun interpelle sur la nature de la gouvernance climatique mondiale, dont les Conférences des Parties (COP) sont l’épicentre. Elle la décrit comme « ancrée dans des mécanismes de marché et logiques néolibérales perpétuant les inégalités structurelles entre pays historiquement pollueurs et pays en développement ».

L’experte pointe du doigt des solutions qui, sous couvert d’objectifs globaux et d’instruments financiers « innovants », conduisent à « l’endettement systématique des pays du Sud ». Elle dénonce également un « technosolutionnisme vert » souvent déconnecté des réalités locales et des approches d’« aide » qui, loin de favoriser l’autonomie, « alimentent des dépendances sur le long terme ». L’introduction de mesures protectionnistes unilatérales, telles que la tarification du carbone, par certains pays du Nord, vient complexifier ce tableau. Face à la « conjoncture actuelle de crise du multilatéralisme et à la bureaucratisation accrue des COP », Soha Benchekroun invite à « remettre en question l’utilité de ces processus globaux ».

La politique environnementale marocaine : entre ambition et urgence hydrique

Le Maroc

, bien que « très faible émetteur » au même titre que l’ensemble du continent africain, a affiché des engagements climatiques ambitieux, notamment en matière de réduction des émissions. Une orientation qui, si elle « peut faire sens étant donné le potentiel solaire et éolien important du pays », ne doit pas, selon Soha Benchekroun, « être priorisée aux dépens de la problématique environnementale première du pays, à savoir la crise de l’eau ».

La chercheure alerte : « Le Maroc se trouvera de plus en plus à devoir arbitrer entre ses besoins agricoles, industriels (phosphatiers, en l’occurrence), et les besoins de ses populations, notamment rurales. » Elle insiste sur la nécessité d’une ambition renouvelée pour « construire une véritable résilience sociale et environnementale, ces deux dimensions ne pouvant être approchées séparément ».

Projets climatiques : l’adaptation, clé d’une résilience durable

La planification climatique au Maroc, constate Soha Benchekroun, « reste largement axée sur la décarbonation malgré l’étendue des besoins urgents en matière de renforcement de la résilience et d’adaptation aux impacts du changement climatique ». Les récentes inondations tragiques et la sécheresse chronique, amplifiée par l’augmentation des températures, en sont des rappels poignants.

L’impératif d’une « adaptation juste »

L’experte souligne une divergence fondamentale : « Si des investissements même énormes dans la décarbonation créent relativement peu d’emplois et ont des retombées sociales limitées, l’adaptation climatique, elle, est intrinsèquement liée aux moyens de subsistance des populations, à leur sécurité physique, à la sécurité d’approvisionnement en eau et à la réduction des inégalités régionales. » Cette « dépriorisation » des projets d’adaptation, reflet d’une tendance mondiale, s’expliquerait par leur « rentabilité relative ou plus lente qui contraste avec les modèles court-termistes favorisés par la plupart des investisseurs ».

Repenser les politiques publiques face à l’aridité

Pour le Maroc, il est « d’abord essentiel que les politiques publiques et territoriales soient cohérentes avec la réalité de l’aridité et du stress hydrique du pays ». Soha Benchekroun évoque le débat national sur l’exportation de cultures à forte consommation d’eau, malgré les risques d’épuisement des nappes phréatiques. Elle critique un « modèle agro-exportateur » qui « ne fait que se confirmer avec la nouvelle subvention octroyée par le gouvernement aux exportations de tomates », alors même que le consommateur marocain fait face à une « augmentation du coût des denrées de base » et que les « cultures vivrières nourricières (légumineuses et céréales) ne reçoivent pas assez d’appui technique et de subventions ».

Au-delà du « technosolutionnisme » : un rapport repensé à l’eau

Faire face à la « sécheresse structurelle persistante ne peut se résumer à une approche purement techniciste reposant sur le recours au dessalement par exemple », insiste la chercheure. Au-delà des contraintes environnementales et du coût énergétique, elle appelle à une prise de conscience : « la voie n’est pas uniquement, ni nécessairement, d’ordre technologique. Nous ne pouvons pas aller à l’encontre de la nature et espérer ensuite que des solutions technologiques réparent les dommages socio-environnementaux causés. »

La solution réside dans la construction de « systèmes urbains, industriels, agricoles et alimentaires résilients qui redéfinissent notre rapport à l’eau ». Cela passe par « l’optimisation des processus industriels pour une gestion rationnelle de la demande en eau, l’adoption de systèmes en circuit fermé, de mécanismes de réduction des fuites, d’une comptabilité de l’eau, etc. », des démarches qui doivent relever d’une « stratégie de pérennisation des entreprises et non d’une simple contrainte opérationnelle ou d’une RSE symbolique ».

L’adaptation implique également de « revaloriser nos habitudes alimentaires locales et non transformées ». Soha Benchekroun met en avant le potentiel de « plusieurs ‘superaliments’ locaux » qui pourraient s’avérer « bien plus pertinents que le quinoa sans qu’ils soient cultivés à des milliers de kilomètres ». Elle conclut sur l’importance des « systèmes de connaissances et de savoir-faire traditionnels des petits agriculteurs, économes en eau et en autres intrants », qu’elle juge « indispensables à toute transition agroécologique et à toute politique de souveraineté et d’auto-suffisance alimentaires ».

Impact économique : l' »adaptation juste » au cœur des transitions

Le concept de « transitions justes », s’il est abordé de manière adéquate, peut forger un lien essentiel entre les politiques climatiques et les divers secteurs de l’économie. Alors que le Maroc s’interroge sur la mise en œuvre responsable de ses engagements internationaux et œuvre à l’établissement d’un cadre national de « transition juste », Soha Benchekroun estime qu’il est primordial que ce dernier ne se limite pas à la réduction des émissions.

Elle préconise de mettre en exergue la question de « l’adaptation juste » à la rareté croissante de l’eau. Pour elle, le terme « juste » doit englober la dimension de l’équité sociale, en particulier pour les petits agriculteurs (PMAF), et s’aligner sur des objectifs concrets de création d’emplois. Il est ainsi crucial d’« explorer les liens avec la feuille de route économique nationale » afin d’intégrer pleinement ces impératifs dans le tissu industriel et entrepreneurial du pays.


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