Tunisie : La Justice Muselle-t-elle la Voix des Opposants ? Une Vague de Condamnations Inquiétantes
Tunis, le 15 avril 2026 – L’air est lourd dans les couloirs du palais de justice de Tunis. Hier, le procès en appel des célèbres chroniqueurs Mourad Zeghidi et Borhen Bsaies a débuté, marquant un nouveau chapitre dans une série de condamnations qui secouent la scène politique et médiatique tunisienne. Leur demande de remise en liberté a été refusée, une décision qui résonne comme un avertissement pour les défenseurs des libertés.
Ce cas emblématique, qui a déjà suscité une vague de soutien et de manifestations, n’est que la pointe de l’iceberg. Ces derniers jours, plusieurs figures de l’opposition, issues de divers horizons, ont également été frappées par des peines de prison, alimentant les inquiétudes quant à l’état de droit dans le pays.
Des militants et des journalistes tunisiens organisent une manifestation pour réclamer la libération du journaliste tunisien Mourad Zeghidi à Tunis, le 15 mai 2025. © Hasan Mrad/ZUMA/SIPA
L’Affaire Zeghidi et Bsaies : Un Procès « Politique »
Détenus depuis 2024, Mourad Zeghidi, commentateur politique et ancien journaliste sportif pour Canal+, et Borhen Bsaies, figure reconnue de la télévision et de la radio, se retrouvent au cœur d’un imbroglio judiciaire. Leurs avocats ont plaidé pour leur libération lors de l’audience d’appel du 14 avril, qualifiant les accusations de « blanchiment d’argent » et d’« évasion fiscale » de purement politiques.
Des peines jugées disproportionnées
« C’est un procès politique », a martelé Me Ghazi Mrabet, avocat de Mourad Zeghidi, devant le juge, insistant sur le fait que son client « ne représente aucun danger pour la société ». En première instance, en janvier dernier, les deux hommes avaient été lourdement condamnés à trois ans et demi de prison chacun, une sentence unanimement critiquée par de nombreuses organisations non gouvernementales, tant locales qu’internationales.
Malgré les arguments de la défense, le juge a rejeté la demande de libération provisoire et a reporté la prochaine audience au 28 avril, prolongeant ainsi l’incertitude qui pèse sur les deux journalistes.
Un parcours judiciaire semé d’embûches
Interpellés en mai 2024, Zeghidi et Bsaies avaient initialement été placés sous mandat de dépôt pour diffusion de « fausses informations […] dans le but de diffamer autrui ou porter atteinte à sa réputation ». Une première condamnation à deux fois six mois de prison ferme avait alors provoqué un tollé général et des manifestations de soutien. Bien que cette peine ait été réduite à huit mois en juillet 2024, l’espoir d’une libération fut de courte durée. De nouveaux mandats de dépôt ont été émis en janvier 2025, cette fois pour « blanchiment d’argent » et « évasion fiscale », juste au moment où ils s’apprêtaient à retrouver la liberté.
Le 22 janvier 2026, la stupeur fut totale : une nouvelle condamnation à trois ans et demi de prison chacun. Pour les avocats, ces accusations masquent une réalité plus sombre : une répression de l’opposition au président Kaïs Saïed.
La voix de Mourad Zeghidi depuis sa cellule
Dans l’attente de son jugement en appel, Mourad Zeghidi a brisé le silence en rédigeant une lettre poignante depuis sa cellule, largement relayée par les médias tunisiens. Il y dénonce les ravages de cette affaire sur sa famille et qualifie la procédure d’« entachée de graves problèmes au niveau de la présomption d’innocence ».
« Réduire cette affaire à un simple litige financier ou fiscal ne reflète pas sa réalité », écrit-il, affirmant qu’il est avant tout question de « liberté d’expression et du droit des médias de critiquer le pouvoir ».
Une Vague de Condamnations qui S’intensifie
La situation judiciaire en Tunisie semble s’aggraver, avec une multiplication des affaires ciblant des personnalités critiques du pouvoir.
Chawki Tabib, ancien président de l’INLUCC, sous les verrous
Le même jour que l’audience de Zeghidi et Bsaies, le 14 avril, l’ancien bâtonnier et président de l’Instance nationale de lutte contre la corruption (INLUCC), Chawki Tabib, a été placé sous mandat de dépôt. Les accusations portent sur sa gestion de l’instance, suite à une audition le 6 avril dans le cadre d’une affaire de falsification présumée. M. Tabib, qui évoque pas moins de cinq affaires et « des dizaines de plaintes » depuis son départ de l’INLUCC en 2020, dénonce une persécution.
Un ex-ministre de l’Environnement condamné
Toujours le 14 avril, la presse tunisienne a fait état de la condamnation d’un ancien ministre de l’Environnement, dont le nom n’a pas été divulgué, à six ans de prison et une lourde amende par le tribunal de première instance de Tunis. Des faits de corruption liés à l’octroi de terrains par l’Agence foncière touristique sont à l’origine de cette sentence, qui a également touché d’anciens responsables de l’agence.
Sonia Dahmani et Rached Khiari, nouvelles victimes du décret 54
La veille, le 13 avril, l’avocate et chroniqueuse Sonia Dahmani, déjà connue pour ses prises de position critiques, a été condamnée à dix-huit mois de prison supplémentaires. Ses soutiens affirment qu’elle est visée pour des propos ironiques tenus lors d’un débat télévisé sur les migrations. Cette condamnation s’appuie une fois de plus sur le controversé décret 54, un texte qualifié de « liberticide » par le Syndicat national des journalistes, qui a réitéré son appel à son gel.
Enfin, l’ancien député ultraconservateur Rached Khiari a également écopé de six mois de prison le 13 avril. Connu pour ses déclarations agressives et un message justifiant l’assassinat de Samuel Paty en 2020, il avait déjà été condamné en février 2025 pour « atteinte à autrui via les réseaux sociaux ». La nouvelle peine s’inscrit dans la continuité de ces accusations.
L’Ombre du Décret 54 Plane sur les Libertés
Ces multiples condamnations, notamment celles de journalistes et d’opposants, mettent en lumière l’application rigoureuse du décret 54. Ce texte, depuis son adoption, est devenu un outil de répression pour museler les voix critiques et restreindre la liberté d’expression, un pilier essentiel de toute démocratie. La communauté internationale et les organisations de défense des droits de l’homme appellent à une révision urgente de cette législation et à la libération des détenus d’opinion en Tunisie.
Par Olivier Marbot (Avec AFP)
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