Le Chantier Royal de la Protection Sociale : Une Ambition Chiffrée à 40 Milliards de Dirhams
Le Maroc s’apprête à franchir une nouvelle étape dans son ambitieux chantier de généralisation de la protection sociale. Le Projet de Loi de Finances (PLF) 2027 prévoit une dotation record de 40,16 milliards de dirhams pour le Fonds de soutien à la protection sociale et à la cohésion sociale. Une augmentation de près de 10 % par rapport aux 36,49 milliards inscrits dans la loi de finances 2026, témoignant d’une trajectoire de dépenses résolument ascendante.
Ce fonds, véritable pilier financier de la réforme, est le moteur des régimes non contributifs. Il alimente notamment l’AMO Tadamon, l’Assurance Maladie Obligatoire dédiée aux citoyens les plus vulnérables, incapables de cotiser, ainsi que le programme d’aide sociale directe, qui a déjà touché des millions de ménages. Les chiffres parlent d’eux-mêmes : entre 2023 et 2025, les dépenses du Fonds ont connu une croissance annuelle moyenne fulgurante de 66,77 %, tandis que ses ressources n’ont progressé que de 35,38 %.
Sur les huit premiers mois de 2026, pas moins de 29 milliards de dirhams ont été décaissés, dont 18,4 milliards pour l’aide directe et 10,3 milliards pour l’AMO Tadamon. En 2025, les dépenses ont même dépassé les prévisions, atteignant 37,67 milliards contre 36,07 milliards initialement prévus. Des montants colossaux qui soulèvent une question fondamentale : comment ce chantier est-il réellement financé ?
Un Financement aux Contours Flous
L’examen des documents officiels révèle une structure de financement pour 2025 où le Fonds a bénéficié de 24,94 milliards de dirhams de transferts du budget général et a généré 15,03 milliards de ressources propres. Cela représente environ 62 % de transferts pour 38 % de ressources propres. Cependant, une divergence notable apparaît : la note sur les charges communes n’identifie que 21,04 milliards de dirhams de versements du budget général au Fonds en 2025, laissant un écart inexpliqué de près de 3,9 milliards de dirhams. Ce flou persiste pour 2027 : après déduction des 19,02 milliards du chapitre de fonctionnement, un déficit d’environ 21,1 milliards de dirhams demeure, sans que les documents ne précisent sa couverture. Une interpellation du ministère du Budget semble inévitable pour éclaircir ces lignes budgétaires absentes.
L’AMO : Couverture Étendue, Équilibres Fragiles
L’AMO Tadamon, fer de lance de cette généralisation, couvre déjà plus de 11 millions de personnes, dont près de 4 millions d’assurés principaux. La contribution de l’État à ce régime s’élevait à 9,99 milliards de dirhams en 2025, avec plus de 37,86 milliards transférés à la CNSS. Les prévisions pour 2026 et 2027 dessinent un déséquilibre financier préoccupant pour l’AMO Tadamon, avec des prestations attendues supérieures aux cotisations dues. Le régime des non-salariés affiche un faible taux de recouvrement des cotisations (43 % en 2025), tandis que l’AMO Chamil présente des prestations bien plus élevées que ses cotisations. Seul le régime des salariés montre un profil inverse, avec des cotisations dépassant les prestations.
À partir du 1er février 2027, la CNSS prendra les rênes de la gestion de l’AMO du secteur public, auparavant sous l’égide de la CNOPS. Il est crucial de noter que cette transition n’implique pas une fusion des régimes, chacun conservant ses propres règles et mécanismes de financement. Les contrats collectifs d’assurance privée devront également basculer vers l’AMO, selon des modalités à définir après une étude approfondie.
La question du coût des médicaments est également au cœur des préoccupations. Un nouveau décret vise à réviser les modalités de fixation des prix et à ouvrir la voie à des conventions de réduction pour les produits à fort impact financier. Il est à souligner que les maladies de longue durée et les pathologies graves représentent déjà plus de la moitié des dépenses de chacun des cinq régimes.
Consolidation et Transparence : Les Défis de Demain
Avec 32,5 millions de personnes inscrites, soit environ 89 % de la population (contre 42 % avant la réforme), la couverture sociale est désormais une réalité tangible. Les documents officiels eux-mêmes évoquent une phase de consolidation, axée sur l’effectivité des droits et, surtout, la soutenabilité financière. C’est sur ce second point que le PLF 2027, malgré ses chiffres impressionnants, laisse encore de nombreuses zones d’ombre. La transparence sur l’origine et la répartition des fonds sera essentielle pour garantir la pérennité de ce pilier de la cohésion sociale marocaine.
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