Une image représentant des nuages de mots abstraits flottant au-dessus d'un paysage urbain marocain, symbolisant des promesses politiques sans substance concrète. La lumière du soleil perce les nuages, suggérant la nécessité de clarté.
Politique

Au-delà du Verbe : Quand la Politique Marocaine Doit Rendre des Comptes

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L’Évidence des Mots Contre la Complexité de l’Action

Modernité, progressisme, justice sociale, émancipation, jeunesse, égalité, créativité, dignité… Ces termes, aussi nobles que résonnants, forment un lexique séduisant, une aspiration collective. Mais l’éloquence des mots, si elle peut galvaniser les foules, ne saurait à elle seule forger un programme politique cohérent, encore moins une politique publique crédible et efficiente.

Le véritable défi surgit au moment de transmuer ces idéaux en actions tangibles. Aujourd’hui, un constat s’impose : certains acteurs politiques nous rappellent, avec une ferveur presque unanime, que le Maroc doit transformer ses infrastructures en égalité territoriale, ses investissements en emplois, et sa puissance économique en progrès social. Ils insistent sur la nécessité d’améliorer l’école et la santé, d’offrir plus de perspectives à la jeunesse, de garantir la pleine place des femmes dans la société, et d’assurer une protection sociale qui concilie dignité et incitation à l’initiative. Des objectifs louables, certes, mais qui oserait s’y opposer?

Le Piège du Consensus Facile

Existe-t-il un seul parti marocain qui militerait pour moins d’emplois, des hôpitaux dégradés, une exacerbation des inégalités territoriales ou un avenir sombre pour les jeunes? Assurément non. Une pensée politique ne se distingue pas par l’adhésion à des finalités universellement partagées. Sa singularité et sa force résident dans les choix audacieux qu’elle propose pour atteindre ces objectifs, les arbitrages courageux qu’elle assume face aux contraintes, et les moyens concrets qu’elle mobilise pour les financer.

C’est précisément sur ce terrain que le discours de certains perd de sa substance. Est-ce par manque de temps, une habitude de la dernière minute? Ou, plus profondément, par une carence de contenu sérieux et d’une vision véritablement mûrie, fruit d’un travail de fond sur le terrain?

L’Instrumentalisation des Institutions : Une Stratégie Risquée

Face à cette lacune manifeste, certains ont choisi, pour les besoins de leur campagne électorale, d’instrumentaliser les institutions, y compris la plus haute du pays : l’institution royale. Une démarche pour le moins inappropriée, mêlant la Couronne à des joutes partisanes. Ils avancent, par exemple, que la prochaine étape consistera à assurer la « transmission de l’ambition royale vers l’action gouvernementale ».

Mais interrogeons-nous : la généralisation de la protection sociale, l’investissement, la gestion de l’eau, les infrastructures, l’industrialisation, la réforme de l’école et de la santé, le développement territorial… tous ces chantiers ne sont-ils pas, par essence, le cœur même de l’ambition et de la vision royale? Et ces mêmes chantiers n’ont-ils pas constitué l’épine dorsale de l’action publique au cours des cinq dernières années?

Au-delà de la Simple « Transmission »

La question cruciale n’est donc pas de « découvrir » subitement la nécessité de « transmettre » ces ambitions. Elle réside plutôt dans la compréhension des disparités de résultats : pourquoi certains projets produisent-ils les effets escomptés, tandis que d’autres peinent à convaincre? Pourquoi la puissance économique et infrastructurelle du Maroc ne se traduit-elle pas encore pleinement en mobilité sociale, en création d’emplois significatifs et en une amélioration palpable du quotidien des citoyens?

Il s’agit là d’une problématique bien plus complexe qu’un simple enjeu de « transmission ». Et assurément, bien plus nuancée qu’une question de « modernisme ».

Le Mythe du « Modernisme » Contre « l’Obscurantisme »

Vient alors l’autre pilier explicatif avancé par certains : la nécessité d’une force « moderniste et progressiste » pour « combattre l’obscurantisme ». Mais de quel obscurantisme parle-t-on précisément? Qui l’incarne aujourd’hui? Par quelles politiques publiques se manifeste-t-il? Quelles propositions électorales concrètes en sont le reflet? Quelles mesures spécifiques sont mises en avant pour le contrer?

En l’absence de réponses claires, « l’obscurantisme » se mue en un adversaire d’une commodité déconcertante. Il est suffisamment menaçant pour justifier un appel au combat, mais suffisamment abstrait pour ne jamais exiger d’être identifié avec précision. Cette antienne, cette vieille opposition entre « modernistes » et « conservateurs », permet surtout d’éluder des débats bien moins confortables pour certains.

Les Vrais Enjeux du Débat Démocratique

Les véritables sujets de discussion, ceux qui touchent directement la vie des Marocains, sont ailleurs :

  • Le pouvoir d’achat des ménages.
  • La création d’emplois durables et qualifiants.
  • L’efficacité et la transparence de la dépense publique.
  • La qualité de l’éducation.
  • L’accès et l’excellence des services de santé.
  • Le développement équitable des territoires.
  • Le financement réaliste des promesses électorales.

Sur ces questions fondamentales, les grandes proclamations identitaires perdent soudain toute leur pertinence.

Le Cas du PAM : Promesses Chiffrées, Questions en Suspens

Prenons l’exemple du Parti de l’Authenticité et de la Modernité (PAM), non pas tel qu’on l’imagine, mais tel qu’il se présente lui-même aux électeurs. Il promet, entre autres, la création d’un million d’emplois nets, une croissance économique moyenne de 5 %, un taux de chômage ramené à 7 %, et un programme nécessitant 350 milliards de dirhams de dépenses supplémentaires sur cinq ans.

Voilà enfin des chiffres, de la matière concrète et intellectuelle à débattre! Poussons l’analyse jusqu’au bout et osons espérer que des réponses précises existent pour ces questions, en apparence simples mais cruciales :

  • Comment compte-t-on atteindre durablement 5 % de croissance?
  • Par quels mécanismes exacts un million d’emplois nets seront-ils créés?
  • Quelle sera la productivité associée à ces nouveaux emplois?
  • Quels secteurs économiques seront les moteurs de cette création?
  • Quels effets d’éviction potentiels sont anticipés?

Et surtout, puisque l’essentiel des ressources nécessaires au financement de ce programme dépend intrinsèquement de la croissance supplémentaire attendue, que deviendrait cet édifice de promesses si la croissance s’avérait inférieure aux hypothèses?

Ce sont là de véritables questions politiques, exigeant des réponses détaillées et des stratégies robustes. Des questions auxquelles les concepts abstraits de « modernité », de « progressisme » ou d’« émancipation » ne peuvent, par définition, apporter de solutions.

De la Rhétorique à la Responsabilité : L’Enjeu de l’Élection

Il est, enfin, singulier de vouloir se positionner comme la force capable de réconcilier demain développement économique et progrès social sans une analyse sérieuse et autocritique des actions passées. Un think tank peut se permettre d’arriver avec des idées neuves; un parti politique, surtout s’il a gouverné et administré des départements majeurs durant la législature qui s’achève, se doit d’assumer son bilan.

Oui, il est légitime pour un parti de revendiquer sa part des réussites. Mais il est tout aussi légitime de lui demander des comptes sur ses insuffisances. On ne peut pas, pendant cinq ans, affirmer que l’action gouvernementale est collective, puis, à l’approche des élections, attribuer les succès au bilan commun et imputer les échecs à la nécessité d’un « changement de cap » proposé par l’un des principaux acteurs de ce même gouvernement.

Construire un narratif éloquent décrivant un Maroc idéal, un Maroc que presque tous appellent de leurs vœux, est une chose. Démontrer avec des arguments solides pourquoi un parti spécifique serait mieux outillé que les autres pour concrétiser cette vision en est une autre. Entre ces deux démarches, il manque l’essentiel : les faits, les résultats concrets, les choix assumés, les arbitrages complexes et les chiffres vérifiables.

C’est peut-être moins lyrique que d’appeler à « combattre l’obscurantisme », mais c’est précisément la fonction première d’une élection. Une vérité que certains semblent avoir égarée en chemin…


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