Angell : L'Odyssée Chaotique d'un Vélo Électrique, Entre Ambition Brisée et Colère des Consommateurs
Technologie

57 millions de passif, cadres brisés, procès : notre autopsie industrielle des vélos électriques Angell

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Née sous les projecteurs avec l’ambition audacieuse de révolutionner le marché du vélo électrique urbain connecté, la marque Angell, propulsée par Zebra et Marc Simoncini, s’est heurtée à une réalité industrielle implacable. Le rêve d’innovation s’est mué en cauchemar financier et logistique, culminant avec le rappel massif de plus de 5 000 vélos de première génération fin 2024. Un passif de 57 millions d’euros, des cadres brisés et une série de procès ont finalement conduit au redressement judiciaire de la société mère, Zebra, avant sa reprise par le groupe Rebirth à l’été 2025. Mais cette acquisition n’a pas mis fin aux turbulences ; elle a ouvert un nouveau chapitre d’une bataille complexe entre Rebirth, le géant SEB et le bureau d’études Kickmaker, chacun cherchant à éluder les responsabilités et à faire financer la solution promise à des milliers de clients aujourd’hui désemparés.

Ce reportage exclusif s’inscrit dans un dossier approfondi de Frandroid sur Rebirth. Il constitue le premier volet d’une série de trois articles dédiés à la saga Angell/Rebirth, promettant de lever le voile sur les coulisses de ce désastre industriel.

Angell : L’Autopsie d’un Échec Industriel à 57 Millions d’Euros

Un Lancement Fulgurant, des Fondations Fragiles

L’histoire d’Angell débute en 2019, portée par la vision de Marc Simoncini et sa société mère, Zebra. Le projet, qui promettait un vélo électrique au design futuriste signé Ora-ïto et une connectivité poussée, attire rapidement les investisseurs. Le Tribunal de Commerce de Bobigny révèle que près de 65,9 millions d’euros ont été levés en cinq tours de table, avec des acteurs majeurs comme Jaina Ventures (holding de Marc Simoncini), SEB Alliance, Bpifrance et Zebox Ventures (CMA CGM). L’ingénierie est confiée à Kickmaker, tandis que l’industrialisation, fièrement annoncée comme « Made in France », est assurée par SEB.

Le catalogue s’étoffe avec des modèles comme le Rapide, le Rapide S, le Cruiser, le Rapide Core, le Rapide +, et même deux éditions spéciales MINI issues d’une collaboration avec BMW, affichant des prix allant de 1 990 à 2 990 euros.

Les Premiers Signes de Fissure : Un Produit Né Trop Vite

Grégory Trebaol, l’actuel PDG de Rebirth, ne cache pas son admiration pour l’idée initiale d’Angell, tout en exprimant ses réserves passées. « On a beaucoup cru à Angell. On a aussi été plutôt critiques vis-à-vis d’Angell, mais pas par rapport à la marque, au lancement ou au côté disruptif que la marque pouvait avoir. On était plus critiques quant à la partie cycle », confie celui dont le groupe évolue dans l’industrie du vélo depuis deux décennies.

Selon M. Trebaol, le contexte de la pandémie de Covid-19, propice à l’engouement pour le vélo, a précipité un lancement avec des équipes « pas forcément originaires du cycle ». Il décrit un «

produit qui aurait pu avoir un avenir très important, mais qui a subi des erreurs de jeunesse, des problèmes de validation et un lancement trop précoce sur le marché ». Un pari technologique audacieux, axé sur un système propriétaire et une connectivité intensive, aurait également été mal évalué, sous l’influence de marques issues de la tech.

L’approche commerciale initiale d’Angell, qui aurait dédaigné les vélocistes traditionnels, est également pointée du doigt. « Au démarrage, ça a été : ‘Je n’ai pas besoin du réseau de revendeurs. Les revendeurs de cycles, ça ne m’intéresse pas.’ » Sans un réseau de service après-vente robuste, les défauts de conception et les problèmes techniques sont rapidement devenus des impasses pour les utilisateurs. « Quand le produit arrive, il y a des erreurs de jeunesse. Il y a des déceptions sur la partie cycle, sur la connectivité, sur la géométrie et sur le design », résume Grégory Trebaol, ajoutant avec une pointe d’amertume : « Si on ne s’appelait pas Marc Simoncini et si on ne s’appelait pas Angell, ces produits seraient un peu passés sous le radar. Cela aurait été une V1, puis une V2, et on serait passé à autre chose. »

Le Rappel Catastrophique : Un Cadre Fragile, une Facture Salée

La Rupture des Cadres : Un Danger pour les Cyclistes

Le coup de grâce intervient à l’automne 2024. Des alertes d’utilisateurs de vélos Angell de première génération se multiplient, signalant des dislocations inquiétantes au niveau des points de collage de la partie haute du cadre. Le jugement du Tribunal de Bobigny dresse un constat alarmant : deux cadres se sont brisés en roulant, provoquant des chutes, trente-cinq ont montré une rupture nette entre les sections collées, et soixante-huit présentaient des fissures.

Des tests approfondis, menés conjointement par Angell et SEB, ont révélé une défaillance structurelle majeure : 30 % des cadres testés dépassaient les limites de résistance admissibles, et la moitié atteignait la limite de tolérance. Face à l’impossibilité d’identifier précisément les unités défectueuses, Angell est contrainte d’émettre un rappel généralisé le 9 novembre 2024, concernant l’intégralité de sa première génération, soit 5 016 vélos vendus.

L’Impact Financier Dévastateur

Cette crise de sécurité se transforme rapidement en gouffre financier. Le jugement du tribunal de commerce de Bobigny détaille l’ampleur des coûts d’indemnisation estimés : entre 10 et 23 millions d’euros, selon les scénarios de remplacement ou de dédommagement envisagés. Cette charge colossale, combinée aux autres difficultés opérationnelles, précipite la société Zebra, maison mère d’Angell, vers le redressement judiciaire.

Le Calvaire des Utilisateurs : Un Sentiment d’Abandon

Des Promesses Non Tenues et une Attente Interminable

Un an et demi après le rachat par Rebirth, la situation des clients Angell reste précaire. Beaucoup attendent toujours une solution concrète, et le sentiment général est celui d’un abandon pur et simple. Quatre propriétaires, interrogés par Frandroid, expriment leur désarroi : leurs vélos électriques, devenus inutilisables suite au rappel, les laissent dans l’incapacité d’agir.

La Bataille des Responsabilités : SEB, Kickmaker et Rebirth

Face à cette impasse, Grégory Trebaol, président du groupe Rebirth, pointe du doigt ses prédécesseurs et partenaires industriels. Il décrit un « dossier industriel et judiciaire complexe

» et renvoie la responsabilité vers l’industriel SEB et le bureau d’études Kickmaker.

De son côté, le groupe SEB réfute catégoriquement ces accusations. À l’époque des faits, il affirmait avoir « pleinement respecté ses obligations d’assemblage conformément au contrat et aux instructions communiquées par Zébra ». La question de la responsabilité, et par extension du financement des solutions pour les clients, demeure donc au cœur d’un bras de fer juridique à plusieurs millions d’euros.

Un Avenir Incertain pour les Clients Angell

Les documents consultés par Frandroid, incluant le jugement de redressement judiciaire de Zebra, des correspondances avec les clients et leurs avocats, ainsi que les communications d’Angell et Rebirth, corroborent la chronologie des événements, les montants en jeu et les engagements pris. Ces pièces attestent de la complexité du litige et de l’attente prolongée des propriétaires. Tandis que la marque Angell tente de se réinventer sous l’égide de Rebirth, l’ombre de ce fiasco industriel continue de planer sur des milliers de clients, qui espèrent toujours une résolution à leur situation.


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