Maroc : La Quête Épineuse de la Souveraineté Alimentaire face à l’Urgence Climatique
Les récents soubresauts géopolitiques, de la guerre en Ukraine aux tensions dans le détroit d’Ormuz, ont brutalement mis en lumière la fragilité de la souveraineté alimentaire africaine. Cette problématique cruciale a d’ailleurs été au cœur des débats sur la recherche et développement (R&D) lors de l’Africa CEO Forum, tenu les 14 et 15 mai à Kigali, au Rwanda. Pour le Maroc, cet enjeu se mue en un véritable dilemme : concilier un modèle agricole intensif, fortement orienté vers l’exportation et gourmand en 85% des ressources hydriques du pays, avec l’impératif vital de préserver son eau pour garantir l’autosuffisance en produits de première nécessité.
L’Afrique face à son assiette : Une vulnérabilité systémique
Avec une population avoisinant les 1,4 milliard d’habitants, la sécurité alimentaire demeure une préoccupation majeure sur le continent africain. L’agriculture y est le pilier de subsistance pour plus de 50% des citoyens, et une personne sur deux est confrontée à une insécurité alimentaire modérée ou grave. Atteindre la sécurité alimentaire passe inévitablement par la souveraineté alimentaire, un objectif que l’Afrique peine à concrétiser en raison d’une multitude d’obstacles. Les aléas climatiques récurrents, le déficit d’infrastructures de stockage, la faiblesse des systèmes d’irrigation et, surtout, le sous-investissement chronique dans l’innovation, constituent autant de freins.
Olivier Buyoya, Directeur régional de l’IFC (Société financière internationale) du Groupe Banque mondiale, a souligné l’urgence de la situation lors du forum : « Aujourd’hui, si vous allez au Tchad, à Niamey ou autre contrée africaine, le changement climatique n’est pas une théorie, c’est la réalité de tous les jours, il fait très chaud et il y a de moins en moins d’eau. Ce n’est pas un slogan ou une ambition, c’est une réalité et on doit la rattraper. » Face au réchauffement climatique et à la diminution des terres arables, la recherche et développement (R&D) s’impose comme la voie royale pour bâtir une agriculture soutenable et résiliente.
L’innovation marocaine au service du continent
À cet égard, l’Université Mohammed VI Polytechnique (UM6P), partenaire du groupe OCP et présente à l’Africa CEO Forum, a déployé un programme ambitieux. Il vise à cartographier précisément la nature des sols dans divers pays africains, afin d’y apporter les nutriments spécifiques et adaptés à leurs besoins. Khalid Baddou, Directeur des affaires institutionnelles à l’UM6P, a affirmé sur TV5 Monde : « Une bonne performance agricole commence par une bonne connaissance du sol. Et aujourd’hui en Afrique, il y a des zones arides et semi-arides, où la nature et la qualité des sols sont complètement différentes d’un pays à un autre. Pour pouvoir apporter des solutions innovantes et alimenter le sol avec les intrants qui vont lui permettre d’être productif, tout en gardant une santé du sol qui soit qualitative, il faut passer par la RD. » C’est cette mission que le Groupe OCP, en collaboration étroite avec l’UM6P, s’est engagé à remplir depuis des années.
Le paradoxe marocain : Entre abondance et dépendance
Selon une étude récente publiée dans la revue scientifique *Nature Food*, le Maroc se distingue en figurant parmi les 8 nations africaines classées dans le Top 50 mondial des pays les plus autosuffisants sur le plan alimentaire. Le Royaume affiche un taux d’autosuffisance impressionnant de 161% pour les fruits et de 22% pour les féculents, avec une capacité de production particulièrement élevée dans les cultures arboricoles. Cependant, cette performance cache une dépendance notable dans d’autres secteurs, notamment les produits laitiers, où l’autosuffisance est évaluée à seulement 65%, bien en deçà des exigences nationales.
Les stratégies agricoles : Un cap à réévaluer ?
Les stratégies agricoles successives du Maroc, le Plan Maroc Vert (2010-2020) et Génération Green (2020-2030), ont clairement priorisé les exportations de fruits et légumes. Cette orientation a, de facto, favorisé les cultures d’exportation au détriment des cultures vivrières essentielles à la consommation locale, telles que les céréales, le sucre et les huiles de graines. La conséquence est une dépendance accrue du Maroc vis-à-vis du marché international : le pays importe 100% de ses besoins en maïs, 98% en huiles de graines, et plus de la moitié de son blé et de son sucre. Une situation précaire dans un contexte géopolitique mondial en constante perturbation.
Le ministère de l’Agriculture avait justifié la non-priorisation de l’autosuffisance céréalière par un argument de rentabilité : « Pour atteindre cet objectif, nous devons transférer les deux tiers de la surface irriguée et les allouer à cette culture, sachant qu’elle ne génère pas de revenus élevés. Dans le meilleur des cas, la culture des céréales peut générer un bénéfice annuel de 3.500 DH par hectare au détriment d’autres cultures qui peuvent générer entre 6.000 DH et 10.000 DH/Ha. »
L’eau virtuelle : Un enjeu critique
La Banque mondiale révèle que le Maroc a plus que triplé ses surfaces cultivées sous irrigation localisée (goutte-à-goutte). Censée être économe en eau, cette technologie a paradoxalement entraîné une augmentation de la consommation totale d’eau dans le secteur agricole. Ce phénomène s’explique par l’incitation des subventions et l’ouverture aux marchés internationaux, qui ont poussé de nombreux agriculteurs à convertir des terres arides en cultures de fruits et légumes de contre-saison, très rentables mais extrêmement gourmandes en eau. Le Maroc exporte ainsi des quantités significatives d’« eau virtuelle » via des produits comme la tomate et les agrumes, représentant environ 4 à 5,2% de son eau agricole totale, un phénomène particulièrement prononcé dans la région du Souss-Massa.
En exportant ses tomates, pastèques, fraises ou oranges, le Maroc vend en réalité l’eau qui lui fait cruellement défaut. Face à une sécheresse alarmante, des voix s’élèvent pour exiger une réorientation de la politique agricole, privilégiant la souveraineté alimentaire. La stratégie actuelle a favorisé la transition d’une agriculture pluviale traditionnelle (céréales, légumineuses) vers un modèle productiviste intensif. En réponse, le gouvernement a mis fin aux subventions pour les cultures d’agrumes, de pastèques et d’avocats, souvent critiquées pour leur impact sur l’assèchement des régions.
Africa CEO Forum 2026 : Un appel à l’unité
Les travaux de l’édition 2026 de l’Africa CEO Forum à Kigali ont réuni les leaders économiques africains autour du thème « Scale or fail : pourquoi le capitalisme africain doit unir ses forces », une réflexion essentielle pour aborder des défis comme la souveraineté alimentaire. Organisé par Jeune Afrique Media Group en partenariat avec l’IFC, ce forum est un catalyseur pour des solutions innovantes et collaboratives face aux enjeux du continent.
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