CEMAC : Alain-Claude Bilie-By-Nze décrypte les fragilités et esquisse l’avenir
Par Ismail Saraoui – 23 février 2026
Libreville, Gabon
– La Communauté Économique et Monétaire de l’Afrique Centrale (CEMAC), regroupant le Cameroun, le Gabon, le Tchad, la Guinée Équatoriale, la République Centrafricaine et le Congo, se trouve à un carrefour décisif. Face à une fragilité économique persistante, une intégration régionale qui peine à se concrétiser, une dépendance tenace aux matières premières et des recompositions géopolitiques accélérées, l’heure est au bilan lucide. Dans une interview exclusive, Alain-Claude Bilie-By-Nze, ancien Premier ministre du Gabon et figure politique de premier plan, offre une analyse sans concession des défis structurels qui entravent la sous-région, évalue la transformation en cours au Gabon et explore les dynamiques de la coopération Sud-Sud. Un échange profond, au croisement de l’économie, de la politique et de la stratégie, avec celui qui fut le dernier chef de gouvernement sous le régime d’Omar Bongo avant sa chute.
La CEMAC à la Croisée des Chemins : Un Diagnostic Implacable
Interrogé sur les maux qui affligent la CEMAC, Alain-Claude Bilie-By-Nze est catégorique : la crise actuelle n’est pas le fruit du hasard. « La CEMAC paie aujourd’hui le prix de fragilités structurelles anciennes, longtemps connues, mais insuffisamment traitées. Si l’on veut parler sérieusement de son avenir, il faut avoir le courage de nommer ces défis sans détour. »
Le Poids des Matières Premières : Une Dépendance Dangereuse
Le premier écueil identifié est la dépendance quasi-totale aux matières premières. Les économies de la région, qu’il s’agisse du pétrole, du manganèse ou du bois, exportent majoritairement des ressources brutes ou très peu transformées. Cette spécialisation expose les États à des chocs extérieurs d’une violence inouïe, rendant les budgets publics imprévisibles et hypothéquant toute velléité d’industrialisation durable.
La Vulnérabilité Budgétaire : Un Mal Chronique
À cette fragilité s’ajoute une vulnérabilité budgétaire endémique. L’endettement a grimpé en flèche, les tensions de trésorerie sont monnaie courante et les arriérés intérieurs s’accumulent. Pour l’ancien Premier ministre, le problème ne réside pas seulement dans le niveau de la dette, mais surtout dans la qualité de la dépense publique et l’incapacité chronique à mobiliser des recettes non pétrolières.
L’Intégration Régionale : Une Promesse Inachevée
Le troisième défi majeur est celui d’une intégration régionale restée à mi-chemin. Les barrières non tarifaires persistent, la libre circulation des personnes et des biens demeure entravée, et le commerce intra-CEMAC stagne à un niveau marginal, représentant moins de 5 % des échanges totaux. Une union monétaire sans marché intégré est, selon Bilie-By-Nze, une équation vouée aux déséquilibres.
L’Ombre de l’Instabilité : Frein à l’Investissement
Enfin, l’instabilité institutionnelle jette une ombre lourde sur la région. Coups d’État, transitions politiques prolongées et tensions diverses alimentent une incertitude qui décourage l’investissement privé, érode la confiance des marchés et complique toute tentative de coopération régionale. La faiblesse d’un secteur productif, caractérisée par un accès limité au financement et un climat des affaires contraignant, vient parachever ce tableau.
De l’Union Monétaire à l’Union Économique : Le Grand Défi de la CEMAC
Comment alors transmuter une simple union monétaire en une véritable union économique ? « Cela ne peut être automatique », prévient Bilie-By-Nze. « Il suppose des choix politiques forts et une vision partagée. » Le renforcement de la convergence budgétaire, l’harmonisation des politiques industrielles et commerciales, et une ouverture réelle des marchés des biens et services sont, à ses yeux, indispensables.
Les chiffres corroborent cette urgence. La Banque Mondiale anticipe une croissance d’environ 3 % pour la CEMAC en 2024, avec un PIB par habitant n’augmentant que de 0,2 %. Des performances insuffisantes pour enrayer la pauvreté et générer des emplois durables. La dépendance structurelle aux hydrocarbures rend l’intégration vulnérable aux chocs externes, et le faible volume du commerce intra-CEMAC (environ 3 %) témoigne de l’absence d’un marché commun effectif. « Tant que l’union restera essentiellement monétaire, sans convergence réelle des politiques économiques, elle demeurera fragile », conclut-il.
Le Gabon : Une Transformation en Quête de Profondeur
Concernant son propre pays, le Gabon, l’ancien Premier ministre reconnaît les efforts mais tempère l’enthousiasme. « Le Gabon parle de transformation structurelle depuis plus d’une décennie. La vraie question n’est donc pas celle de l’intention, mais celle de l’exécution. »
Des avancées sont notables : le pays n’est plus un simple exportateur de grumes, la transformation locale du bois (notamment à la zone économique spéciale de Nkok) et la valorisation du manganèse sont des signaux positifs, tout comme la volonté de développer l’agro-industrie. Cependant, cette mutation reste « incomplète et non systémique ». La dépendance au pétrole persiste, le tissu productif demeure étriqué et le chômage des jeunes reste une plaie structurelle. « La transformation est engagée dans les discours, amorcée dans certains secteurs, mais encore loin d’un changement profond du modèle économique », affirme-t-il.
Pour une transformation réussie, Bilie-By-Nze insiste sur la diversification des recettes publiques, une industrialisation à grande échelle, une réforme profonde de la gouvernance économique, l’établissement d’un climat des affaires crédible et une politique ambitieuse de formation des compétences.
Gabon-Maroc : Une Relation Stratégique en Réajustement
Les relations entre le Gabon et le Maroc sont historiquement solides et stratégiques, fondées sur une proximité politique et une coopération diplomatique constante. La présence économique marocaine est significative, avec des acteurs majeurs comme Attijariwafa Bank, Maroc Telecom ou Ciments de l’Afrique. Ces partenariats Sud-Sud offrent au Gabon un accès à des capitaux africains et à une expertise sectorielle précieuse.
Toutefois, cette relation est en phase de réajustement. Les évolutions politiques internes au Gabon, le contexte régional mouvant et l’émergence de nouvelles influences obligent à repenser les équilibres. « Tout se jouera dans la capacité du Gabon à négocier, à exiger de la valeur locale et à structurer sa propre stratégie industrielle », souligne Bilie-By-Nze.
Les Piliers de la Coopération Future : Au-delà du Classique
L’ancien Premier ministre identifie plusieurs secteurs à fort potentiel pour la coopération bilatérale :
Finance et Ingénierie d’Investissement : L’Expertise Marocaine
Le Maroc, avec son écosystème financier africain mature, représente un levier majeur pour le Gabon en matière de finance et d’ingénierie des investissements.
Industrialisation et Transfert de Savoir-Faire : La Clé de la Valeur Ajoutée
La coopération industrielle doit impérativement viser le transfert de savoir-faire et de technologies, et non se limiter à de simples implantations commerciales, afin de créer une valeur ajoutée locale durable.
Énergie et Transition Verte : Un Potentiel Synergique
Enfin, l’énergie et la transition énergétique offrent des perspectives considérables. Le Maroc s’est affirmé comme un leader africain des énergies renouvelables, tandis que le Gabon possède un potentiel hydroélectrique important, ouvrant la voie à des synergies prometteuses pour un avenir plus vert.
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