Le Cœur du Défi Éducatif Marocain: L’Autonomie des Enseignants à la Loupe de TALIS 2024
Au-delà du simple « malaise enseignant » souvent évoqué, le premier rapport marocain issu de l’enquête internationale TALIS 2024 (Teaching and Learning International Survey) met en lumière des enjeux structurels profonds. Ce n’est pas seulement la pression qui pèse sur les épaules des éducateurs marocains qui est en cause, mais bien l’étendue de leurs marges de manœuvre, la qualité de leur professionnalisation et les conditions concrètes qui leur permettraient d’opérer une transformation durable et significative des apprentissages. Le Conseil supérieur de l’éducation, de la formation et de la recherche scientifique (CSEFRS) nous offre une première plongée dans ces réalités, révélant des facettes cruciales du métier d’enseignant au primaire et au secondaire collégial.
Un Paradoxe Saisissant: Efficacité Perçue vs. Résultats Concrets
Le rapport TALIS 2024 dévoile un système éducatif où l’autonomie des enseignants est étonnamment limitée. Leurs qualifications académiques se situent en deçà des standards internationaux, leur participation au processus décisionnel reste fragmentaire, et les jeunes recrues sont trop souvent projetées dans les environnements les plus ardus sans l’accompagnement nécessaire. Ce tableau est d’autant plus frappant qu’il contraste avec une perception d’efficacité pédagogique élevée chez les enseignants eux-mêmes.
En effet, au secondaire collégial, une écrasante majorité – 94% – se sent capable de présenter clairement les contenus. Près de 90% affirment consolider efficacement les apprentissages, 86% déclarent fournir un feedback régulier, et 88% maintiennent un climat disciplinaire propice à l’étude. Pourtant, cette auto-évaluation optimiste se heurte à une réalité moins reluisante : les acquis scolaires des élèves, mesurés par les évaluations nationales et internationales, demeurent insuffisants. Un décalage criant qui interpelle.
Quand la Pédagogie Manque de Liberté et d’Innovation
L’Art du Cadrage, la Peine de l’Autonomie Intellectuelle
Hicham Aït Mansour, directeur de l’Instance nationale d’évaluation, éclaire ce fossé en soulignant la nature des pratiques pédagogiques dominantes. Les enseignants marocains excellent dans les dimensions de cadrage du cours : 84% résument les contenus, 89% fixent les objectifs en début de séance, et 90% explicitent les apprentissages attendus. Cependant, l’approche qui stimule l’autonomie intellectuelle des élèves semble moins privilégiée. Seuls 42% des enseignants déclarent faire travailler les élèves en petits groupes, 45% proposent des tâches complexes sans solution évidente, et à peine 57,5% stimulent explicitement la pensée critique.
Des Marges de Manœuvre Restreintes
Une autre tension majeure réside dans le paradoxe entre les exigences élevées envers les enseignants et le faible pouvoir pédagogique réel qui leur est accordé. Si environ 70% estiment pouvoir choisir leurs méthodes d’enseignement ou concevoir leurs leçons, cette autonomie s’amenuise drastiquement dès qu’il s’agit de décisions plus structurantes. À peine la moitié des professeurs de collège peuvent adapter le curriculum (50%), et seulement 45,5% ont la liberté de choisir les objectifs d’apprentissage. Au primaire, ces chiffres chutent encore, à 44% et 37% respectivement. Plus révélateur encore, seuls 27% des enseignants du collège et 30% de ceux du primaire peuvent sélectionner librement leurs supports pédagogiques. Quant à la contribution à la définition des contenus des cours, elle est quasi symbolique, atteignant 6% au collège et 10% au primaire.
Cette logique de « demi-ouverture » se retrouve également dans la gouvernance scolaire. Bien que les enseignants ne soient pas totalement exclus des décisions de l’établissement (80% au collège et 82% au primaire déclarent y contribuer, et 98% des directeurs affirment les associer aux instances de direction), cette participation locale ne se traduit pas par une influence équivalente sur les choix stratégiques.
La Qualification et la Formation: Un Écart avec les Standards Mondiaux
Un Niveau Académique à Renforcer
TALIS 2024 révèle également que le niveau académique du corps enseignant marocain est inférieur aux moyennes internationales. Au collège, 63% des enseignants sont titulaires d’une licence, mais seuls 18% possèdent un master, contre une moyenne de 57% dans les pays de l’OCDE. Au primaire, la situation est encore plus critique, avec à peine 8% des enseignants détenant un master, comparé à 23,5% en moyenne TALIS.
Professionnalisation Inégale et Débutants Isolés
Au-delà du diplôme, le rapport pointe une professionnalisation inégale. Environ 20% des enseignants du collège ont suivi une formation exclusivement disciplinaire, sans préparation pédagogique adéquate, un chiffre qui descend à 10% au primaire. La situation des débutants est particulièrement préoccupante : près de trois enseignants sur dix ont moins de six ans d’expérience, avec une concentration notable dans les zones rurales. Le rapport y voit, à juste titre, une inégalité territoriale et sociale, privant les élèves les plus vulnérables du soutien d’enseignants expérimentés.
Le tutorat, pilier de l’intégration professionnelle, est également très peu développé. Seuls 13% des débutants du secondaire collégial et 19% de ceux du primaire bénéficient d’un tuteur, loin des 30% observés en moyenne dans l’enquête TALIS.
Formation Continue: Des Contenus à Réaligner, des Obstacles à Lever
La formation continue, bien que largement suivie (près de neuf enseignants sur dix y ont participé), ne parvient pas à compenser ces fragilités. Ses contenus restent majoritairement axés sur les disciplines traditionnelles, alors que les besoins urgents se situent dans des domaines comme l’inclusion, l’enseignement en contexte multilingue, le numérique et l’intelligence artificielle. Surtout, l’accès à ces formations est entravé par des obstacles significatifs : 74% des enseignants du collège citent l’absence d’incitations et un manque de soutien des autorités éducatives ou de la direction.
Conclusion: Vers une École Marocaine où l’Enseignant est Pleinement Habilité
En somme, la leçon majeure de ce volet de TALIS 2024 est limpide : pour transformer son système éducatif, l’école marocaine ne doit pas seulement reconnaître ses enseignants, elle doit avant tout les habiliter pleinement. Cela passe par une autonomie pédagogique accrue, une formation initiale et continue alignée sur les défis contemporains, et un accompagnement renforcé des jeunes professionnels. C’est à ce prix que le Maroc pourra espérer combler le fossé entre les aspirations et la réalité des apprentissages.
Maryem Ouazzani / Les Inspirations ÉCO
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