Gouvernance de l’Eau : Les Femmes, Actrices Invisibles de la Décision
Elles sont les premières à ressentir le poids de la pénurie, les principales garantes de l’approvisionnement familial, mais demeurent étrangement absentes des tables où se dessinent l’avenir de cette ressource vitale. Le paradoxe de la gestion de l’eau, où les femmes sont reléguées au second plan des sphères décisionnelles, interpelle. À l’occasion de la Journée mondiale de l’eau 2026, placée sous le thème «Eau et genre», experts et institutions appellent à une mobilisation urgente pour corriger ce déséquilibre aux conséquences négatives.
Le Poids Quotidien de la Collecte
Dans deux ménages sur trois à travers le globe, la corvée de la collecte d’eau repose majoritairement sur les épaules des femmes et des jeunes filles. Un rôle central, souvent invisible, qui les positionne en véritables gestionnaires quotidiennes de cette ressource précieuse. Pourtant, cette expertise de terrain ne se traduit que trop rarement par une participation active à l’élaboration des politiques et stratégies du secteur hydrique. C’est le constat alarmant dressé lors d’une récente rencontre organisée par le Bureau de l’UNESCO pour le Maghreb, en partenariat avec l’Université Mohammed VI Polytechnique (UM6P) et l’Université Cadi Ayyad. L’objectif : promouvoir l’intégration des femmes dans la gouvernance de l’eau et ériger le leadership féminin en pilier de sa gestion au Maghreb, un enjeu crucial pour la région.
L’Évidence Chiffrée de l’Exclusion
Le Maroc, à l’instar de nombreux pays, n’échappe pas à cette réalité. Fatima Driouech, climatologue de renommée, co-présidente du Comité permanent sur les services climatiques de l’Organisation mondiale de la météorologie et review editor du 7e rapport du GIEC, le souligne avec force : «Les répercussions de la crise de l’eau ne touchent pas tout le monde de la même manière. Les femmes, les hommes, les enfants, les personnes âgées subissent des impacts différenciés.» Un constat d’autant plus préoccupant que «les données nationales disponibles ne permettent pas encore d’affiner les résultats selon le genre, la zone géographique ou le statut social». Sans une assise scientifique solide et des données désagrégées, l’intégration d’une approche genre pertinente dans les évaluations et les recommandations reste un défi majeur. Abdennabi El Mandour, directeur du Musée Mohammed VI pour la civilisation de l’eau, renchérit : «Cette thématique autour du lien entre l’eau et le genre nous interpelle collectivement sur un enjeu fondamental, celui de l’équité, de l’inclusion et de la justice dans l’accès et la gestion des ressources hydriques.»
L’Entonnoir de Carrière : Quand le Talent Féminin S’évapore
Le combat pour l’intégration de la dimension genre dans la gouvernance de l’eau est un marathon, comme le rappelle Asma El Kasmi, titulaire de la chaire UNESCO «Femmes et pouvoirs de décision» à l’Université Al Akhawayn et directrice de la coopération et communication à l’ONEE. Les chiffres mondiaux sont éloquents : 2,1 milliards de personnes n’ont pas accès à l’eau potable, et parmi elles, 70% sont des filles et des femmes chargées de la collecte. «Ces petites filles ne vont pas à l’école ; ces femmes ne vont pas travailler, n’ont pas d’activité génératrice de revenus et ne seront jamais autonomes,» alerte-t-elle.
Des Politiques Publiques Déconnectées des Réalités
Au-delà des statistiques, l’absence des femmes des postes de décision a des répercussions tangibles sur l’efficacité des politiques publiques. Des bornes fontaines installées sans concertation, des puits creusés sans prendre en compte les trajets quotidiens des usagères, des systèmes d’irrigation conçus sans intégrer les pratiques agricoles des femmes qui labourent la terre… Autant de décisions, pensées sans elles, qui échouent à atteindre les résultats escomptés, voire aggravent les vulnérabilités existantes.
Vers un Avenir Inclusif : Les Voies de l’Action
Face à ce constat, des initiatives émergent pour briser le statu quo. L’Université Mohammed VI Polytechnique (UM6P) se positionne en véritable fer de lance de cette transformation. Khalid Baddou, directeur exécutif des affaires institutionnelles de l’UM6P, souligne la transversalité de l’eau : «Il n’y a aucun sujet qui puisse rassembler autant de disciplines que l’eau. Elle convoque l’ingénieur, le climatologue, l’économiste, le juriste, le décideur public, le citoyen.» L’UM6P illustre son engagement par des chiffres éloquents : les femmes représentent plus de 55% de ses étudiants. Son initiative RISE (Respect, Inclusion, Diversité et Équité) vise à «renforcer leur leadership dans la recherche, pour qu’elles ne soient pas seulement productrices de savoirs mais aussi actrices des orientations stratégiques.»
L’Autonomisation des Agricultrices : Un Modèle Concret
En complément de cette prouesse académique, l’initiative El Moutmir, portée par l’UM6P, œuvre directement sur le terrain. Plus de 4 000 agricultrices bénéficient de formations techniques essentielles en gestion de l’eau, analyse des sols et optimisation des pratiques agricoles. Une démarche concrète qui démontre que «l’innovation et l’équité ne sont pas deux agendas distincts, elles relèvent d’une même exigence institutionnelle,» comme le précise Khalid Baddou.
Le Nexus Eau, Climat et Agriculture : Une Vision Holistique
La gestion de l’eau ne peut être isolée de son environnement complexe. Eau, énergie, agriculture, écosystèmes et climat forment un «nexus» interdépendant. Les spécialistes s’accordent : l’approche genre doit impérativement être intégrée dans ce cadre global. Ignorer cette dimension, c’est risquer de reproduire les mêmes biais et de concevoir des solutions inefficaces, voire contre-productives.
Prévenir la «Maladaptation» : L’Impératif du Genre
Fatima Driouech rappelle l’ampleur du défi : «L’agriculture consomme à elle seule près de 85% des ressources en eau du pays, la variabilité climatique bouleverse les cycles hydrologiques et les femmes sont au cœur de toutes ces pressions.» Les mesures d’adaptation au changement climatique, si elles sont mal conçues, peuvent paradoxalement aggraver les vulnérabilités qu’elles visent à corriger. Ce phénomène, baptisé «maladaptation» par les experts du GIEC dans leur dernier rapport, est une mise en garde retentissante. Il souligne l’urgence absolue d’intégrer la dimension genre à chaque étape de toute stratégie climatique et hydrique, pour bâtir un avenir plus juste et résilient pour tous.
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