Distribution des médicaments au Maroc : Un Marché de 26 MMDH Sous Haute Pression (2/2)
Le Conseil de la concurrence a récemment levé le voile sur les arcanes du marché marocain de la distribution des médicaments à usage humain. Son avis, rendu public ce mardi 10 mars à Rabat, dresse un tableau détaillé d’un secteur colossal, pesant près de 26 milliards de dirhams, mais confronté à des tensions structurelles et économiques profondes. De la production aux officines, en passant par les grossistes, l’ensemble de la chaîne est sous examen, avec des implications directes pour la rentabilité des acteurs et l’accès aux soins pour les citoyens.
Un Colosse Économique aux Pieds d’Argile : 25,9 MMDH en Chiffre d’Affaires
En 2024, le marché pharmaceutique marocain a généré un chiffre d’affaires global impressionnant de 25,9 milliards de dirhams (MMDH). Les pharmacies d’officine, véritables piliers de l’accès au médicament, en ont capté plus de la moitié, soit plus de 13 MMDH. Pourtant, cette vitalité apparente masque une dépendance structurelle alarmante : les importations ont représenté 10,6 MMDH, tandis que les exportations n’atteignaient que 1,6 MMDH. Le paysage du secteur est façonné par 56 établissements pharmaceutiques industriels, 66 grossistes-répartiteurs, et un maillage dense de 14 134 pharmacies réparties sur l’ensemble du territoire.
L’Offre et la Demande : Entre Potentiel et Réalité Restreinte
Côté offre, le Maroc disposait en 2024 de 7 500 médicaments bénéficiant d’une autorisation de mise sur le marché (AMM). Les médicaments génériques dominent en volume, représentant environ 70% des spécialités disponibles. Sur le marché privé, leur pénétration est significative, atteignant 56% en unités et 50% en valeur. Les médicaments princeps constituent 29% de l’offre, et les biosimilaires 1%.
Quant à la demande, les dépenses de médicaments couvertes par l’assurance maladie obligatoire (AMO), hors automédication, se sont élevées à 11,86 MMDH (via la CNSS et la CNOPS), bénéficiant à 27,8 millions de personnes. Le médicament représente à lui seul près du tiers des dépenses de l’AMO. La consommation privée par habitant, bien qu’en progression (642 DH en 2024 contre 476 DH en 2020), demeure un indicateur d’une consommation encore perfectible.
La Chaîne de Distribution : Un Système Nerveux aux Multiples Facettes
La distribution des médicaments au Maroc est orchestrée par un réseau complexe. En amont, les laboratoires pharmaceutiques industriels sont les maîtres d’œuvre de la production nationale, tout en gérant les flux d’importation et d’exportation. Au cœur de ce dispositif, les grossistes-répartiteurs jouent un rôle prépondérant, acheminant environ 74% des médicaments. Leurs principaux débouchés sont les pharmacies (près de 95%), le reste (5%) étant destiné aux cliniques et hôpitaux. Une part non négligeable des médicaments est également livrée directement par les laboratoires, notamment vers les pharmacies (6%) et les établissements de santé (20%).
La Fixation des Prix : Un Cadre Réglementaire à Double Tranchant
Le prix public de vente (PPV) des médicaments au Maroc est le fruit d’une formule encadrée, intégrant le prix fabricant hors taxe, la marge du grossiste-répartiteur et celle de la pharmacie d’officine. Ce système est segmenté en quatre tranches de prix :
- Tranches T1 et T2 : Les grossistes bénéficient d’une marge de 11%, tandis que les pharmacies perçoivent respectivement 57% et 47%.
- Tranches T3 et T4 : Pour les médicaments plus onéreux, la marge des grossistes est drastiquement plafonnée à 300 DH (T3) et 400 DH (T4), impactant directement leur rentabilité sur ces produits.
Les Grossistes-Répartiteurs : Une Rentabilité en Chute Libre
Le Conseil de la concurrence alerte sur la fragilisation du modèle économique des grossistes-répartiteurs. Malgré une croissance globale du chiffre d’affaires du secteur, leur rentabilité financière est en forte baisse, le ratio résultat net sur chiffre d’affaires ayant chuté de 1,3% en 2016 à un maigre 0,9% en 2024. Plusieurs facteurs expliquent cette spirale descendante :
Des Marges Déconnectées des Réalités Économiques
Le mode de rémunération, basé sur des marges proportionnelles au prix du médicament, ne reflète plus les coûts réels d’exploitation. La période 2020-2024 a vu les charges logistiques et salariales augmenter de 36%, tandis que les prix des médicaments subissaient des baisses successives. Cette dichotomie étrangle la marge de manœuvre des grossistes.
Le Poids des Stocks et des Délais de Paiement
La réglementation impose aux grossistes un stock de sécurité équivalent à un mois de ventes pour 90% des spécialités. En pratique, le délai moyen de rotation des stocks s’étire à environ deux mois et dix jours (2022-2024), immobilisant un capital considérable. À cela s’ajoute une asymétrie criante dans les délais de paiement : les grossistes règlent leurs fournisseurs en 81 jours en moyenne, mais doivent attendre 97 jours pour être payés par les pharmacies. La loi sur les délais de paiement, appliquée aux grossistes, ne concerne pas les pharmaciens, dont 90% réalisent un chiffre d’affaires inférieur à 2 MDH, créant un déséquilibre financier majeur.
Le Réseau Officinal : Victime de sa Propre Densité
Le maillon de la distribution au détail, les pharmacies, n’est pas épargné par les difficultés. Soumis à des contraintes réglementaires strictes, ce segment voit sa rentabilité s’éroder progressivement. Le nombre d’officines a bondi de 9 185 en 2015 à 14 134 en 2024, soit une augmentation de 54%. Cette prolifération se traduit par une densité d’environ une pharmacie pour 2 600 habitants, soit près du double des recommandations de l’Organisation Mondiale de la Santé (OMS). Pire encore, cette concentration est fortement déséquilibrée, avec 45% des officines regroupées dans les grandes agglomérations de Casablanca-Settat et Rabat-Salé-Kénitra, exacerbant la concurrence et fragilisant les pharmacies les moins performantes.
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