Ramadan sous les Saadiens : L’Éclat d’un Âge d’Or, l’Ombre du Chaos
Le mois sacré de Ramadan, période de recueillement et de ferveur, a traversé les âges, se parant de nuances distinctes au gré des dynasties. Au Maroc, l’ère saadienne offre un tableau saisissant, oscillant entre l’apogée spirituelle sous le règne éclairé d’Ahmed al-Mansour al-Dhahbi et la descente aux enfers d’un chaos fratricide, où même les piliers de la foi furent ébranlés.
L’Aube d’une Dynastie : Foi et Défense du Royaume
L’ascension de l’État saadien fut intrinsèquement liée à un appel vibrant au jihad, une riposte farouche face à l’avancée des Croisés menaçant les frontières marocaines. La religion ne fut pas un simple ornement, mais le socle même de leur projet politique. Dans ce contexte, le Ramadan transcendait sa dimension spirituelle pour devenir une tribune où le sultan affirmait son rôle de «Commandeur des croyants», garant et protecteur de l’islam.
Ahmed al-Mansour al-Dhahbi : Le Sultan Érudit et les Nuits Bénies du Ramadan
Le zénith de la puissance saadienne fut incontestablement atteint sous le règne d’Ahmed al-Mansour al-Dhahbi (1549-1603). Son nom résonne encore avec l’écho glorieux de la bataille de Oued El Makhazine, une victoire décisive qui assura au Maroc une stabilité sans précédent. Loin de la simple force militaire, al-Mansour al-Dhahbi initia son règne par un rapprochement stratégique avec l’élite intellectuelle et religieuse du pays, s’attirant le titre envié de «Calife des savants et savant des califes» – un témoignage éloquent de son érudition et de son profond respect pour le savoir.
Durant le Ramadan, le sultan instaurait des veillées nocturnes d’une piété remarquable. L’historien Ahmad bin Khalid al-Nasiri, dans son œuvre monumentale « Al-Istiqsa li-Akhbar duwal al-Maghrib al-Aqsa », nous dépeint ces nuits où la lecture et l’étude du « Sahih al-Bukhari » prenaient une place centrale. Ce recueil de hadiths, considéré comme le plus authentique après le Coran par les musulmans sunnites, était au cœur des débats et des méditations. Al-Nasiri rapporte que les savants s’y adonnaient avec une diligence particulière, récitant et analysant quotidiennement des portions de l’ouvrage, divisé en trente-cinq volumes pour l’occasion.
Les Conseils de Savants : Un Forum de Lumières
Abd al-Aziz al-Fishtali, chroniqueur de l’époque saadienne, nous éclaire davantage dans son « Manahil al-Safa », soulignant l’engagement personnel d’al-Mansour al-Dhahbi : «il tenait à accomplir les prières de Ramadan et à animer ses nuits bénies par des supplications, en sélectionnant des récitateurs chevronnés, et en les incitant à passer le Ramadan avec lui dans des centres urbains comme le cheikh al-Hafidh Abu al-Abbas bin Ahmad bin Ali al-Zamouri.» Le sultan ne se contentait pas d’assister ; il participait activement : «Que Dieu le soutienne, il se tenait avec eux pendant toutes les nuits de Ramadan, puis apparaissait chaque matin pour écouter le noble Hadith et la narration du Sahih al-Bukhari devant lui. Il tenait un grand conseil de savants et ses mentors pour la discussion et la compréhension dans la narration des traditions prophétiques.» Ces sessions transcendaient la simple récitation pour devenir de véritables forums de discussion, où les traditions prophétiques étaient scrutées, débattues et approfondies.
Le rôle du qadi était également prépondérant, comme le précise « Al-Istiqsa » : «le qadi entreprenait personnellement la narration, racontant environ deux pages du début du volume, et débattait avec les présents sur les questions, présentant ce qui lui semblait pertinent pour la recherche ou l’orientation. Quand la journée s’allongeait, la session se terminait, et le qadi emportait le volume pour compléter la narration chez lui, et le lendemain, il commençait un nouveau volume, et ainsi de suite.» Une pratique qui illustre l’intensité et la rigueur de l’étude religieuse sous ce règne.
L’Ombre du Déclin : Une Succession Chaotique
Au-delà des fastes intellectuels, al-Mansour al-Dhahbi était également un souverain soucieux du bien-être de son peuple. « Manahil al-Safa » atteste de sa générosité, mentionnant la distribution d’aumônes substantielles «à la fin de chaque Ramadan, bénéficiant à ceux dans le besoin en sa noble présence, à tel point que cela devint une tradition et une pratique attendue par les plus modestes.»
Les Fils du Sultan : Une Hérédité Dévoyée
Pourtant, l’éclat de ce règne fut assombri par une succession désastreuse. Après la victoire de Oued El Makhazine, al-Mansour al-Dhahbi désigna son fils Cheikh al-Ma’mun comme héritier et gouverneur de Fès. Mais les échos parvenant à Marrakech peignaient un portrait peu flatteur : al-Ma’mun, loin de suivre les préceptes paternels, était décrit comme «une personne dépravée avec une nature malveillante, obsédée par la frivolité avec des garçons, accro à l’alcool, assoiffée de sang et indifférente aux questions religieuses telles que la prière et ses conditions», selon « Al-Istiqsa ».
La mort d’Ahmed al-Mansour al-Dhahbi marqua le début d’une ère de faiblesse et de division. Les querelles intestines entre ses fils pour le trône plongèrent le pays dans une guerre fratricide, fragmentant la nation entre Marrakech et Fès. Cette instabilité engendra un délitement sécuritaire, des révoltes et l’émergence d’émirats séparatistes. Al-Ma’mun, dans sa quête de pouvoir, n’hésita pas à s’appuyer sur son propre fils, Abdullah, dont la conduite était tout aussi répréhensible. « Al-Istiqsa » décrit Abdullah comme un homme qui «vainquit son oncle Abu Faris à Marrakech, permettant à son armée de piller ses maisons et de violer ses sanctuaires, tandis qu’il se livrait à la corruption. Tel père, tel fils, on disait de lui qu’il avait forniqué avec les concubines de son grand-père al-Mansur, s’était adonné à ses plaisirs, mangeait pendant le Ramadan, buvait de l’alcool ouvertement, et se livrait aux plaisirs».
La Mosquée Al-Qarawiyyin : Symbole d’une Foi Ébranlée
Le point culminant de ce déclin fut atteint en 1631, avec l’assassinat d’Abdul Malik bin Zidan, un autre fils d’al-Mansour. « Al-Istiqsa » relate alors une période de pillage et de saccage généralisé, particulièrement à Fès. Dans un acte d’une gravité inouïe, les Saadiens ordonnèrent la fermeture de la vénérable mosquée Al-Qarawiyyin et la suspension des prières de Tarawih.
«Lorsque le sultan Abdul Malik bin Zidan fut tué, son frère Al-Walid bin Zidan fut intronisé. Il se contenta de ce que son frère et son père avaient avant lui, n’étendant pas son règne au-delà de Marrakech. Les troubles à Fès s’intensifièrent au point que les prières du vendredi et de Tarawih furent suspendues à la mosquée Al-Qarawiyyin pendant une période, et un seul homme y pria la Nuit du Destin en raison de la gravité des conflits.» Cette anecdote, reprise par Mohamed bin al-Tayyib al-Qadiri dans « Nashr al-Mathani » et « Al-Taqat al-Durar », ainsi que par Mohamed Abdul Hayy al-Kattani dans « Madi al-Qarawiyyin wa Mustaqbaluha », est un témoignage poignant de la désintégration de l’ordre religieux et social.
Conclusion : Le Paradoxe Saadien
Les célébrations du Ramadan sous les Saadiens révèlent un paradoxe historique frappant. D’une dynastie née de la ferveur religieuse et ayant connu un âge d’or de piété et de savoir, elle sombra dans l’anarchie et l’impiété, au point de voir ses lieux de culte les plus sacrés réduits au silence. Un rappel éloquent que la grandeur d’un empire, aussi brillante soit-elle, est toujours vulnérable aux failles de ses successeurs.
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