L’Agriculture Marocaine à la Croisée des Chemins : Rachid Benali Décrypte les Turbulences d’un Secteur Vital
Chaque année, à l’approche du Ramadan, le même refrain : la valse des prix des fruits et légumes. Cette année, les récentes inondations viendront-elles alourdir davantage la note du consommateur ? Et qui, au final, supporte le véritable fardeau de ces turbulences ? Rachid Benali, président de la Confédération Marocaine de l’Agriculture et du Développement Rural (Comader), a apporté un éclairage sans concession sur le plateau de «L’Info en Face».
Le Gouffre des Prix : De la Ferme à l’Étal, un Mystère Persistant
Le premier constat, implacable, est celui du fossé abyssal entre le prix de sortie de ferme et celui affiché chez le détaillant. «Il faut toujours différencier entre les prix chez nous, agriculteurs, et les prix consommateurs», insiste M. Benali. Le constat est édifiant : «Un produit qui quitte nos exploitations voit son prix multiplié par trois, voire par quatre, avant d’atteindre le panier du consommateur. Cela dépasse largement notre sphère d’influence.»
Il cite des exemples concrets : la tomate à 1,70-2 dirhams le kilo à la ferme, la pomme de terre entre 2,50 et 3 dirhams, l’oignon à 3 dirhams. Des chiffres qui contrastent violemment avec les tarifs pratiqués en ville. «Nous sommes aussi des consommateurs, et cette réalité nous afflige», confie-t-il. Le nœud du problème ? Un circuit de distribution excessivement long et opaque. «De la sortie de la ferme au consommateur, la chaîne est si étendue qu’un produit peut changer de mains deux ou trois fois avant même d’arriver au premier marché de gros.»
Intermédiaires : Nécessité ou Nuisance ?
Le Rôle Ambigu des Intermédiaires
L’analyse de Rachid Benali est nuancée. Loin de diaboliser l’ensemble des acteurs, il établit une distinction cruciale entre les intermédiaires et les spéculateurs. «Nous avons besoin des intermédiaires», affirme-t-il avec conviction. «Sans eux, une grande partie des agriculteurs ne pourrait tout simplement pas survivre.» Un chiffre vient étayer ses propos : «Plus de 80% des récoltes ne sont pas vendues directement par les agriculteurs eux-mêmes.» Le manque de financement contraint nombre d’entre eux à céder leur production sur pied ou sur champ, bien avant la récolte. «L’agriculteur investit dès janvier pour ne récolter qu’en octobre. S’il ne dispose pas des fonds nécessaires, d’autres acteurs interviennent pour combler ce vide.» Il estime que près des deux tiers des exploitations sont ainsi tributaires de ces avances informelles, sans lesquelles la production serait impossible.
La Traque aux Spéculateurs
Cependant, la ligne rouge est tracée pour les spéculateurs, qu’il faut «traquer» et «neutraliser». Ces derniers, selon le président de la Comader, sont les véritables parasites du système, lésant à la fois le producteur et le consommateur. La loi 37-21, censée révolutionner le secteur en permettant la vente directe aux détaillants via l’agrégation, reste un chantier inachevé. «Les décrets d’application sont d’une complexité décourageante», déplore M. Benali. De surcroît, les grandes agglomérations, qui représentent 60 à 70% du marché des fruits et légumes, demeurent sous l’emprise des marchés de gros. «Si l’on exclut ces villes, quiconque souhaite se lancer dans la vente directe se retrouve bloqué», ajoute-t-il.
Conséquence : rares sont les agriculteurs ayant réussi à court-circuiter les intermédiaires. Pourtant, une simplification des circuits réduirait les marges en cascade, améliorerait la qualité et, surtout, limiterait les pertes post-récolte. «Le gaspillage peut atteindre jusqu’à 25% sur des produits comme la tomate. Une caisse de 30 kilos, le détaillant n’en vend parfois que 22 ou 24», illustre-t-il.
Inondations : Un Choc Absorbé par les Producteurs, Pas par les Prix ?
Des Prix Stables Malgré les Intempéries
Face aux récentes pluies diluviennes, le président de la Comader se veut étonnamment rassurant quant à l’impact sur les prix. «Il n’y aura pas d’impact sur les prix. Il n’y a pas de raison», déclare-t-il. Les régions les plus affectées, notamment le Gharb et le Loukkos, sont principalement dédiées aux céréales, légumineuses et betteraves. «Quand on parle de blé ou de sucre, ce sont des prix fixes. Nous importerons davantage si nécessaire», explique-t-il. Néanmoins, M. Benali ne cache pas que l’agriculteur, lui, encaisse de plein fouet les conséquences. «C’est lui qui reçoit le coup. Heureusement pour le consommateur, l’impact ne devrait pas se faire sentir sur les étals.» Un bilan précis des pertes est attendu, mais la réactivité des autorités et l’aide royale annoncée ont, selon lui, «apaisé la tension chez l’agriculteur».
La Vulnérabilité Face au Climat et l’Urgence des « Autoroutes de l’Eau »
Au-delà de la conjoncture, Benali alerte sur une menace structurelle bien plus profonde : la variabilité climatique. «Le petit pois, jadis cultivé en bour, exige aujourd’hui une irrigation constante. L’olivier, qui n’était pas irrigué il y a trente ans, est désormais assoiffé. Les coûts de production s’envolent.» À cette escalade s’ajoute l’absence criante de subventions directes à la production, un contraste frappant avec le modèle européen. «Hormis 2024, aucun produit n’est subventionné. En Europe, un hectare de blé rapporte environ 400 euros d’aides. Au Maroc, c’est zéro dirham.» Le véritable péril, insiste-t-il, est humain. «Si nous perdons l’humain, nous perdrons tout.» Les campagnes se désertifient, la main-d’œuvre se raréfie, et la profession perd de son attractivité. «Après cinq années de sécheresse, et maintenant les inondations… la pression sur les marges est devenue intenable.» L’article mentionne également l’urgence des « autoroutes de l’eau » comme un impératif de survie pour la souveraineté alimentaire, soulignant la vulnérabilité structurelle de l’agriculture marocaine.
Souveraineté Alimentaire : Un Enjeu Stratégique Face à la Dépendance
Rachid Benali met également en garde contre une dépendance excessive aux importations. «Un jour, un pays peut décider de fermer ses frontières, comme la Russie l’a fait pour le blé. Nous devons garantir un minimum de sécurité alimentaire.» Il cite l’exemple européen, où «en France, 80% des fruits et légumes sur les étals sont importés. Le nombre d’agriculteurs est passé de 800 000 à 400 000, et bientôt 200 000.» Une situation qui contraste avec la résilience marocaine durant la pandémie de Covid-19 : «Au Maroc, nous avons eu des légumes tout au long de la période. Les Européens, eux, n’ont pas eu cette chance.»
Entre Protection du Consommateur et Survie de l’Agriculteur : L’Équation Complexe
L’équation est complexe : comment concilier la protection du pouvoir d’achat du consommateur avec la survie d’un agriculteur confronté à des défis colossaux ? Les propos de Rachid Benali résonnent comme un appel à une réforme profonde, où la transparence des filières, le soutien aux producteurs et une gestion proactive des ressources hydriques deviendront les piliers d’une agriculture marocaine durable et résiliente.
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