Offshoring Marocain : Le Pari Ambitieux des 40 Milliards d’ici 2030
Par Wafaa Mellouk – 21 février 2026
Longtemps perçu comme un simple pourvoyeur de centres d’appels et d’activités de back-office, l’offshoring marocain est à l’aube d’une transformation majeure. Porté par la vision audacieuse de la stratégie Maroc Digital 2030, le Royaume se fixe un objectif ambitieux : atteindre 40 milliards de dirhams d’exportations et générer 270 000 emplois d’ici la fin de la décennie. Au-delà de ces chiffres impressionnants, c’est une mutation structurelle profonde qui est visée : monter en gamme, accroître la valeur technologique produite localement et faire évoluer un modèle basé sur le volume vers un véritable moteur d’innovation. Pour Redouane El Haloui, président de l’APEBI, l’enjeu n’est plus seulement de croître, mais de « mieux croître ». Il nous éclaire sur les leviers essentiels de cette métamorphose.
L’Offshoring Marocain : D’un Pilier Économique à un Moteur d’Innovation
L’offshoring au Maroc a su s’imposer comme un pilier incontournable de la balance des services et un créateur d’emplois urbains significatif. Fin 2024, les chiffres officiels du ministère de la Transition numérique témoignaient d’une activité historique, avec 148 500 emplois et 26,22 milliards de dirhams d’exportations de services. L’horizon 2030 exige donc un quasi-doublement des revenus à l’export et une accélération sans précédent de la création d’emplois qualifiés. Une ambition qui ne peut plus se contenter des seuls métiers traditionnels du BPO (Business Process Outsourcing).
Redouane El Haloui insiste sur la complémentarité plutôt que l’opposition entre les modèles. « Le BPO doit conserver son rôle de base de volume. Il est le socle qui structure l’écosystème et sécurise l’activité. Mais la véritable croissance et l’amélioration de la qualité des emplois proviendront des métiers technologiques. » En d’autres termes, les centres d’appels ne disparaîtront pas ; ils formeront la base d’une pyramide dont le sommet se hissera vers des services à plus forte valeur ajoutée.
La Montée en Gamme Technologique : Les Nouveaux Horizons de l’Offshoring
Cette nécessaire montée en gamme s’articule autour de plusieurs axes stratégiques :
Le Cloud et les Services Managés :
Le Maroc se positionne idéalement pour opérer à distance des environnements clients 24h/24 et 7j/7. « La gestion, la sécurisation et l’optimisation des infrastructures cloud représentent une opportunité immédiate. Ce sont des activités récurrentes, critiques et, surtout, mieux rémunérées », explique M. El Haloui.
Les Métiers de la Data :
L’intégration, la gouvernance et le développement de plateformes analytiques sont cruciaux. « Sans un
data engineering solide, il n’y a ni IA, ni automatisation avancée, ni reporting performant », souligne le président de l’APEBI.
La Cybersécurité :
Un domaine en pleine expansion où le Maroc peut exceller avec des Centres d’Opérations de Sécurité (SOC) garantissant la surveillance et la protection des systèmes informatiques internationaux. « La confiance numérique est devenue un critère déterminant pour les donneurs d’ordre », affirme-t-il.
Le Software et Product Engineering :
Cela englobe la conception d’applications, la modernisation de systèmes existants, la migration vers le cloud, et même la création de plateformes SaaS (Software as a Service) destinées à l’exportation.
L’IA Appliquée :
L’intelligence artificielle vient compléter cette panoplie, mais avec une approche pragmatique. « Il ne s’agit pas de faire de l’IA pour l’IA. Il faut d’abord digitaliser, structurer la donnée, mettre en place les plateformes nécessaires, puis déployer des cas d’usage concrets. » Une logique de chaîne de valeur complète, loin de tout effet de mode.
Compétitivité et Attractivité : Au-delà du Coût
Cette transformation est également une réponse à une concurrence internationale accrue. L’Europe de l’Est, l’Égypte et certains pays d’Afrique subsaharienne progressent rapidement sur le marché du nearshoring. Pour maintenir son attractivité, le Maroc doit dépasser le simple argument du coût.
Les leviers clés de l’avantage marocain :
« Nos atouts historiques – proximité géographique avec l’Europe, stabilité politique, expérience avérée – sont réels, mais ils ne suffisent plus. L’avantage concurrentiel doit désormais résider dans la qualité d’exécution, la compétence pointue et une relation client irréprochable », précise Redouane El Haloui. Il met en avant le bilinguisme opérationnel français-anglais, les certifications internationales, des infrastructures numériques robustes et des data centers fiables. « Les grands clients exigent des garanties techniques, juridiques et de sécurité. La connectivité et la clarté réglementaire sont devenues aussi cruciales que le prix. »
Le rôle essentiel de l’administration :
L’efficacité administrative est également un facteur différenciant. « La numérisation des procédures est un pas en avant, mais ce qui fera réellement la différence, ce sont les délais de traitement et la fluidité globale pour l’investisseur. » Dans un marché mondial où la réactivité est reine, la moindre lenteur administrative peut compromettre des contrats majeurs.
Le Capital Humain : Clé de Voûte de la Stratégie 2030
Le défi le plus fondamental demeure celui des ressources humaines. Atteindre l’objectif de 270 000 emplois qualifiés implique un effort massif et ciblé en matière de formation. « Le défi n’est pas seulement de former plus, mais de former mieux, plus vite et en parfaite adéquation avec les besoins évolutifs des entreprises », martèle M. El Haloui. Les métiers du cloud, de la data ou de l’IA évoluent à une vitesse fulgurante, rendant les cursus figés obsolètes. D’où l’impératif d’une gouvernance sectorielle dédiée.
Propositions concrètes pour la formation :
Le président de l’APEBI préconise la création d’un Comité sectoriel des compétences pour les Technologies de l’Information et de la Communication (TIC). Ce comité aurait pour mission d’anticiper les besoins du marché, d’ajuster les programmes de formation et d’assurer une coordination optimale entre les acteurs publics et privés. Il suggère également l’adoption de référentiels métiers communs pour harmoniser les attentes des universités et des entreprises, ainsi que la mise en place d’un institut de formation de formateurs pour une diffusion rapide des compétences actualisées à travers tout l’écosystème. « Ce triptyque est la clé pour aligner durablement la formation sur les exigences du marché », conclut-il.
Au-delà du Volume : Vers une Valeur Ajoutée Marocaine
La qualité des emplois est intrinsèquement liée à la valeur produite localement. « La qualité progresse lorsque la valeur produite sur notre territoire augmente. Tant que nous nous cantonnons à des activités à faible marge, les salaires et la stabilité professionnelle resteront limités », analyse Redouane El Haloui. La solution réside donc dans un déplacement stratégique vers des segments premium et le développement du « Digital Export ».
« Notre ambition ne doit pas se limiter à fournir des équipes offshores, mais à concevoir, développer et exporter des solutions technologiques ‘Made in Morocco’ », affirme-t-il. Pour y parvenir, l’écosystème doit se structurer en une chaîne de valeur complète, intégrant les startups comme laboratoires d’innovation, les PME technologiques comme industrialisateurs, et les grands groupes comme vecteurs d’exportation.
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Conclusion : Le Maroc, Futur Hub Technologique Régional ?
Dans cette vision, l’offshoring transcende son rôle de simple centre de services pour devenir un puissant catalyseur de souveraineté numérique et d’innovation nationale. « Il a le potentiel de devenir un véritable levier d’innovation domestique, de générer de la propriété intellectuelle et de renforcer le rayonnement technologique du Maroc sur la scène internationale », conclut Redouane El Haloui.
Le pari des 40 milliards de dirhams n’est pas qu’un objectif chiffré ; il incarne un changement de paradigme. Si cette montée en gamme se concrétise, l’offshoring marocain ne se contentera pas de créer plus d’emplois, mais surtout des emplois de meilleure qualité, plus qualifiés et plus durables. C’est à cette condition que le Maroc pourra passer du statut de plateforme d’exécution à celui de hub technologique régional, rayonnant sur l’Afrique et au-delà.
Interview // Redouane El Haloui, Président de l’APEBI
Challenge : La réussite de Maroc Digital 2030 « dépendra de la capacité à prioriser les chantiers »
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