Le Maroc sous les eaux : Une aide d’urgence face à une crise structurelle
Le Royaume chérifien se relève péniblement d’une série d’événements climatiques extrêmes, qui ont laissé des cicatrices profondes dans plusieurs localités. Des villes comme Ksar El Kébir, jadis vibrantes, se sont transformées en véritables cités fantômes, submergées par les flots. Face à l’ampleur des ravages matériels et à la détresse de quelque 150.000 âmes déplacées, Sa Majesté le Roi Mohammed VI a promptement ordonné la mise en œuvre d’un programme d’aide et de soutien, doté d’un budget prévisionnel de 3 milliards de dirhams. Mais au-delà de cette réponse d’urgence, le Professeur Jamal Bennouna, expert international en gestion des risques, apporte un éclairage crucial sur les racines profondes de cette vulnérabilité.
Lors de son intervention éclairée dans l’émission « Le 12/13 » de Medias24, diffusée peu avant l’annonce du plan gouvernemental, le Pr Bennouna a disséqué avec acuité les défaillances de planification et les lacunes techniques qui, à chaque pluie torrentielle, transforment la nature en une force destructrice, menaçant la sécurité et le bien-être des citoyens.
Le Fonds de Solidarité : Un bouclier imparfait face à la durée du drame
L’expert rappelle l’existence du Fonds de solidarité contre les événements catastrophiques, un mécanisme essentiel qui se décline en deux volets : un dispositif assuranciel pour les détenteurs de polices privées, et un volet solidaire destiné aux populations non couvertes. Cependant, l’activation de ce fonds, subordonnée à un arrêté du chef du gouvernement après consultation d’une commission de veille, se heurte à une réalité implacable. Contrairement à la brutalité instantanée d’un séisme, les inondations s’étirent dans le temps, aggravant jour après jour la précarité et l’appauvrissement des victimes.
L’onde de choc psychologique : Séisme et inondation, deux réalités de la solidarité
La psychologie des catastrophes révèle une dynamique nationale contrastée. Selon le professeur Bennouna, les inondations ne déclenchent pas le même élan de solidarité spontanée qu’un tremblement de terre, et ce, malgré des dégâts sociaux parfois plus insidieux et profonds. Le séisme, par son caractère soudain et son fracas, grave un choc visuel et psychologique immédiat dans la mémoire collective. L’inondation, elle, offre souvent le temps de fuir, mais elle installe une précarité durable. Pour les commerçants ou les familles de Ksar El Kébir, l’incertitude quant à la fin des intempéries engendre un traumatisme tout aussi lourd, teinté d’un sentiment d’abandon face à la disparition progressive de leurs moyens de subsistance et de leur patrimoine.
L’urbanisme marocain sur le banc des accusés : « On construit, mais on n’urbanise pas »
Le diagnostic technique de Jamal Bennouna est sans appel. Le Maroc, selon lui, est affligé d’un mal profond qu’il condense en une formule choc : « nous bâtissons, mais nous n’urbanisons pas ». L’expert fustige avec force l’édification de quartiers entiers dans des zones intrinsèquement dangereuses, notamment les lits majeurs des oueds. Il évoque le souvenir douloureux du drame de Taroudant en 2019, où sept vies furent emportées par les eaux, un terrain de football ayant été érigé au cœur d’un oued avec l’approbation de plusieurs administrations. Une décision prise dans l’ignorance, ou le déni, de la « mémoire cyclique » de l’eau, capable de reprendre ses droits sur des périodes s’étendant jusqu’à trois siècles. Pour l’expert, il est inconcevable que des ingénieurs et des responsables puissent autoriser de tels projets dans des zones où la nature, tôt ou tard, réclamera son dû. Cette « amnésie urbanistique » est, à ses yeux, le premier facteur de risque au Maroc, bien avant la fatalité climatique.
Vers une résilience urbaine : Des solutions techniques à portée de main
Sur le plan de la construction, le professeur Bennouna plaide pour des réformes techniques rigoureuses. Il souligne que, contrairement aux séismes qui exercent des forces horizontales, les inondations soumettent les bâtiments à une poussée d’Archimède, capable de soulever les structures ou d’affouiller les fondations superficielles. L’expert recommande l’adoption systématique de fondations profondes dans les zones à risque et l’interdiction formelle des sous-sols, ces espaces où l’eau trouve naturellement son chemin. Il insiste également sur l’intégration de dispositifs simples mais cruciaux, tels que les clapets anti-retour, actuellement absents de la réglementation, qui préviendraient le refoulement des eaux usées dans les habitations. En guise d’exemple concret, il cite la protection efficace de certains établissements hôteliers à Marrakech grâce à des digues privées, démontrant que des solutions techniques existent et peuvent limiter drastiquement l’impact des crues, à condition d’être anticipées et intégrées en amont.
L’impératif de la responsabilisation : Sortir de la « mémoire courte »
Enfin, la question de la maintenance des infrastructures et de la responsabilité politique se révèle être un enjeu central. Pour l’expert, les inondations qui frappent certaines villes ne sauraient être réduites à de simples catastrophes naturelles ; elles sont trop souvent le fruit de défaillances humaines manifestes. Il dénonce avec vigueur le manque de curage des canalisations et la transformation des lits d’oueds en décharges à ciel ouvert, conséquences directes d’une négligence administrative. Jamal Bennouna lance un appel pressant à la reddition des comptes, exigeant que soient sanctionnés ceux qui délivrent des autorisations de construire dans des périmètres inondables ou qui faillissent à leur devoir d’entretien des réseaux de drainage. Selon lui, le Maroc doit impérativement rompre avec sa « culture de la mémoire courte », où l’indignation ne dure qu’une semaine avant de céder la place à l’inertie. Il est crucial que les aides financières annoncées ne soient pas perçues comme un simple pansement sur une plaie structurelle béante, mais comme le prélude à une transformation profonde et durable de nos politiques d’urbanisme et de gestion des risques.
N.B. : Après la diffusion de l’émission, le Roi Mohammed VI a effectivement ordonné le déploiement d’un vaste programme d’aide et de soutien en faveur des familles et des populations sinistrées. Le Chef du gouvernement a depuis pris un arrêté déclarant ces intempéries comme événement catastrophique, concernant spécifiquement les provinces de Larache, Kénitra, Sidi Kacem et Sidi Slimane.
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