L’histoire, parfois, se tisse de fils si tragiques qu’elle en devient une légende intemporelle. Au cœur du Maroc du XIXe siècle, une figure féminine, Lalla Solica, a gravé son nom dans les annales par un destin aussi fulgurant que déchirant. Son récit, celui d’un amour interdit et d’une foi inébranlable, résonne encore aujourd’hui, tel un écho lointain des passions qui peuvent consumer et des convictions qui peuvent tuer.
Lalla Solica : Une Beauté Qui Défie les Conventions
L’Écho d’une Légende
Née Sol Hachuel en 1817 à Tanger, Lalla Solica était une jeune femme juive d’une beauté si éclatante qu’elle captivait tous les regards, transcendant les barrières communautaires. Son charme, loin d’être une bénédiction, devint le catalyseur d’une tragédie, la propulsant au rang de martyre pour les uns, de symbole de résistance pour les autres. Son histoire, bien que sujette à diverses interprétations, s’inscrit dans la lignée des grands récits d’amour funestes, de Roméo et Juliette à Majnoun et Leila, mais avec une dimension spirituelle et intercommunautaire propre au Maroc de l’époque.
L’Inspiration d’Artistes
La puissance de son destin a traversé les frontières et les époques, inspirant des artistes bien au-delà des rives marocaines. L’écrivain espagnol Eugenio Maria Romero lui a dédié un roman à clef, fruit d’une immersion profonde dans le vécu de sa famille et de son entourage. Plus frappant encore, le peintre français Alfred Dehodencq (1822-1882) immortalisa la scène de son exécution à Fès dans sa toile poignante de 1860, «Exécution d’une juive marocaine (Sol Hachuel)», offrant au monde une vision dramatique de son sacrifice.
Les Flammes d’un Amour Impossible
Des Prétendants Musulmans, un Dilemme Spirituel
Le cœur de l’intrigue réside dans les multiples versions d’une histoire d’amour contrariée. La beauté de Lalla Solica ne laissait personne indifférent, et plusieurs hommes musulmans, séduits, auraient cherché à l’épouser. Cependant, les lois de l’époque rendaient une telle union complexe : pour qu’un mariage interconfessionnel soit possible avec un musulman, Solica aurait dû renoncer à sa foi juive et se convertir à l’islam. Un choix impensable pour elle et sa famille.
Les Versions du Récit : Entre Pacha et Sultan
Les récits divergent quant à l’identité de ses prétendants. Une version populaire évoque un jeune homme issu d’une riche famille musulmane voisine, dont le père aurait menacé la famille de Solica de graves conséquences si elle refusait la conversion et le mariage. Une autre légende met en scène le Pacha de Tanger lui-même, subjugué par sa grâce, lui promettant le mariage en échange de sa conversion. Le rabbin Jacob Tolédano, dans son ouvrage Lumière d’Occident, propose une perspective encore plus audacieuse, suggérant que Solica aurait feint une conversion à l’islam pour se rapprocher du sultan Moulay Abderrahmane (1822-1859), intégrant son harem entre 1817 et 1820. Le sultan, épris, aurait alors exigé sa conversion définitive pour en faire sa favorite.
Le Piège de la Conversion et la Trahison
L’Accusation d’Apostasie
C’est précisément cette hypothétique conversion, qu’elle soit forcée, feinte ou simplement rumeur, qui scella son sort. Selon Lumière d’Occident, les Juifs de Tanger, informés de sa situation, auraient tenté de la raisonner. Mais l’histoire bascule lorsque Lalla Solica est accusée d’avoir renié l’islam après s’y être prétendument convertie. L’apostasie, un crime grave sous la loi islamique, était passible de la peine capitale.
Une Foi Inébranlable Face aux Pressions
L’historienne espagnole Paloma Diaz-Mas, dans son livre Sépharades : les Juifs d’Espagne (1992), éclaire davantage les circonstances, se basant sur le témoignage de Tahra Mesoodi, une amie musulmane de Solica. Il semblerait qu’un jeune musulman amoureux et cette voisine aient tenté de la convaincre de se convertir. Face à son refus catégorique, ils l’auraient dénoncée au gouverneur. Malgré les supplications de ses proches, qui l’imploraient d’afficher une conversion de façade pour sauver sa vie, Lalla Solica refusa de renier sa foi, affirmant avec force qu’elle ne quitterait jamais le judaïsme.
Le Sacrifice Suprême à Fès
« Juive je suis née, juive je mourrai »
Les rumeurs et les accusations prirent une ampleur irréversible. Arrêtée, Lalla Solica fut transférée à Fès, où son destin tragique allait s’accomplir. Face à son bourreau, sur la place publique, elle prononça des mots qui résonnent encore aujourd’hui comme un cri de foi et de dignité : «Juive je suis née, juive je mourrai.» Issachar Ben-Ami, dans Saint veneration among the Jews in Morocco (1998), confirme son refus héroïque : «Toutes les versions s’accordent sur le fait que, sous la pression de ses parents, du sultan, du prince et du rabbin, la sainte (Solica) refusa de répudier le judaïsme et préféra mourir plutôt que d’abandonner sa religion.»
Un Héritage au-delà de la Mort
L’exécution de Lalla Solica eut lieu en 1834. Elle n’avait que 17 ans. Le site hatchuel-hatchwell.net, dédié à sa mémoire, rapporte qu’elle aurait demandé que sa sentence soit exécutée sans délai : «Ne me faites pas attendre. Décapitez-moi immédiatement, pour mourir comme je suis, innocente de tout crime. Le dieu d’Abraham vengera ma mort!» Eugenio Maria Romero, décrivant la scène macabre, écrivit : «Avec tout son équipement, le bourreau a commencé sa tâche répugnante. Il écarta brusquement les tresses couleur corbeau de la jeune fille. A l’aide d’un couteau aiguisé, il donna un premier coup à la martyre. Solica, le corps ensanglanté, leva les yeux au ciel et marmonna : ‘Ecoute O Israël, Adonaï notre Dieu, Adonaï Unico’. La main du bourreau sépara la tête du tronc, qui tombait à terre dans une mare de sang.»
Son corps, racheté par une famille juive selon certaines sources, fut inhumé dans le cimetière juif de Fès. Depuis, la tombe de Lalla Solica est devenue un lieu de pèlerinage vénéré, non seulement par la communauté juive marocaine, mais aussi par de nombreux musulmans, témoignant de l’impact profond de son histoire et de son sacrifice sur la mémoire collective du royaume. Lalla Solica, au-delà de la tragédie, incarne la force des convictions et la résonance éternelle d’un destin hors du commun.
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