En 1985, dix ans après la mort de Haïlé Sélassié, François Poli, journaliste à Jeune Afrique, retraçait avec une plume acérée l’exercice d’un pouvoir sans partage sur un peuple éthiopien écrasé par la misère. Nous vous proposons ici l’essentiel de ce texte, initialement paru dans le n°1288 de Jeune Afrique, daté du 11 septembre 1985, et republié pour l’occasion.
L’Ombre d’un Empereur : Mystère et Grandeur
Sa disparition, le 27 août 1975, demeure enveloppée d’un voile de mystère. Mort d’un « accident circulatoire », selon la version officielle, ou étouffé entre deux matelas sur ordre de ceux qui l’avaient progressivement dépouillé de son pouvoir avant de le déposer ? Haïlé Sélassié, le Négus, s’éteignait à 83 ans et 55 jours, pesant à peine 45 kilos, après cinquante-huit années d’un règne qui l’avait vu passer de régent à co-roi, puis à empereur. Ses titres, grandiloquents et presque surréalistes, témoignent de l’ampleur de son personnage : Roi des Rois, Défenseur de la foi, Puissance de La Trinité, Lion des Lions, Lion d’Abyssinie, Lion conquérant de Juda, Éléphant des éléphants, Oint du Seigneur, Élu de Dieu… Une litanie qui, à elle seule, défie le ridicule.
Ryszard Kapuscinski, correspondant de l’Agence de presse polonaise en Afrique de 1963 à 1981, a immortalisé ce monarque d’une autre époque dans son œuvre « Le Négus » (éd. Flammarion). L’auteur y dépeint, à travers les témoignages anonymes d’anciens acteurs du régime déchu, un univers quasi extraterrestre où la logique implacable du despotisme autorisait toutes les extravagances et tous les abus. Un tableau saisissant d’une cour où le pouvoir absolu était la seule monnaie d’échange.
Le Quotidien du Négus : Entre Paranoïa et Contrôle Absolu
Les Matins Solitaires et les Oreilles du Pouvoir
À la fin des années 1950, l’empereur Haïlé Sélassié, déjà mince et frêle, se perdait presque dans son vaste lit de noyer clair. Le temps avait accentué sa petite stature, et son appétit s’était réduit à peau de chagrin. Seul, il traînait les pieds, oscillant comme un pendule. Mais dès qu’il se sentait observé, il puisait dans ses dernières forces pour afficher une dignité rigide. Dormant peu, il se levait souvent avant l’aube sur Addis-Abeba, agacé d’avoir dû céder au sommeil.
Convaincu que la nuit était le terreau des complots les plus insondables, il inaugurait sa journée par une déambulation dans le parc du Nouveau Palais, écoutant attentivement les rapports oraux de ses informateurs. Une méthode stratégique : l’absence de preuve écrite lui permettait de transformer à sa guise les propos de ses dignitaires, les privant ainsi de toute possibilité de défense. Un ancien proche confiait : « Il n’a jamais rien écrit de sa main. Au terme d’un demi-siècle de règne, même ses intimes ne savaient pas à quoi ressemblait son écriture ! » Une fois leurs récits achevés, les espions s’éloignaient à reculons, laissant le Négus à sa solitude, parmi ses arbres et ses fleurs, avant de nourrir ses chiens, sa panthère noire, ses léopards et de caresser ses lions familiers. Puis, il prenait place à bord de l’une de ses vingt-sept voitures pour rejoindre l’ancien palais de l’empereur Ménélik, théâtre de ses activités officielles.
De la Cour aux Rues : La Majesté en Mouvement
Vers 9 heures, une foule immense l’attendait, pétitions à la main. Même depuis sa voiture, les humbles devaient s’agenouiller, face contre terre. La question se posait alors : comment tendre une enveloppe à une Rolls en marche ? La solution, pragmatique et implacable, fut trouvée : le véhicule impérial ralentissait, le visage bienveillant du souverain apparaissait derrière la vitre, et des « gorilles » surgis de la voiture suivante recueillaient quelques-unes des innombrables enveloppes tendues. Si la pression de la foule devenait trop forte, la garde n’hésitait pas à user de la trique.
Les Rouages d’un Empire Personnalisé
Le Théâtre des Nominations et le Trône Ajusté
La journée du Négus était scrupuleusement rythmée par des « heures » dédiées : nominations, ministres, coffre, justice… L’heure des nominations, entre 9h et 10h, était particulièrement redoutée, plongeant le palais dans une anxiété palpable. Car l’Élu de Dieu ne se contentait pas de distribuer titres et faveurs ; il punissait, cassait, renvoyait, rétrogradait, exilait, le tout depuis son trône, où un coussin judicieusement placé rehaussait ses pieds vénérables.
Un ancien préposé à cette délicate manœuvre se remémore : « Il fallait être aussi rapide que l’éclair pour ne pas laisser les jambes de Notre Éminent Monarque battre l’air ne fût-ce qu’un instant. Tout le monde sait que Son Altesse était de petite taille. Or, la dignité de la fonction impériale requérait qu’elle fût au-dessus de ses sujets. C’est pourquoi les trônes impériaux étaient hauts sur pied, particulièrement ceux légués par l’empereur Ménélik, qui était exceptionnellement grand. Mais je connaissais la hauteur des trônes. Ce qui me permettait de choisir rapidement le coussin approprié. J’avais, en magasin, cinquante-deux coussins de toutes tailles, épaisseurs, tissus, couleurs. »
La Façade des Provinces et les Largesses Calculées
Sa Majesté aimait visiter ses provinces, mais ces déplacements impériaux exigeaient une préparation colossale, vidant le Trésor. Il fallait d’abord « rendre les provinces présentables » : nettoyer, brûler les ordures, éradiquer les mouches, construire des écoles, rénover les bâtiments municipaux, et bien sûr, peindre des portraits de Son Éminente Majesté. Car, comme le soulignait un ancien notable, « Sa Majesté ne pouvait pas surgir à l’improviste, comme un vulgaire percepteur, et se heurter à la vie telle qu’elle est. »
Haïlé Sélassié, désireux de tout contrôler, nommait personnellement les receveurs des postes, les directeurs d’école, les agents de police, les employés de bureau, les directeurs de brasserie… tout un réseau d’individus qui devaient leur position à lui et à lui seul. Durant l’« heure du coffre », l’argent, les dépenses et les prébendes étaient au cœur des discussions. Parfois, le Roi des Rois se rendait au Mercato, le quartier le plus populaire d’Addis-Abeba. Son « porteur de bourse » déposait alors sur une estrade un sac en peau d’agneau rempli de piécettes, que le Négus jetait par poignées à la foule agenouillée. Une distribution qui, dans son avidité effrénée pour « du pain, des chaussures, du bétail, des fonds pour construire une route », se terminait régulièrement par une bastonnade de la police, illustrant la violence sous-jacente à ces gestes de « générosité » impériale.
Haïlé Sélassié : Un Héritage Complexe
Le portrait brossé par François Poli, s’appuyant sur les récits de Kapuscinski, révèle un Haïlé Sélassié aux multiples facettes : un souverain divinisé, maître absolu de son empire, mais aussi un homme solitaire, obsédé par le contrôle, dont la grandeur était indissociable de la misère de son peuple. Une figure historique complexe, dont le règne continue de fasciner et d’interroger.
Pour plus de détails, visitez notre site.
Source: Lien externe








Laisser un commentaire