Le Paradoxe Marocain : Une Croissance Économique Inégale
Le Maroc affiche une croissance économique indéniable, un dynamisme macroéconomique qui devrait, en théorie, se traduire par une amélioration du bien-être général. Pourtant, une part significative des ménages marocains peine à ressentir les bénéfices de cette prospérité. Pourquoi ce décalage entre les chiffres officiels et la perception quotidienne ? L’explication réside dans la manière dont la richesse nationale est distribuée, un mécanisme comptable qui révèle une réallocation des parts au détriment des salaires.
Comprendre la Répartition de la Valeur Ajoutée : Une Perspective Internationale
Pour saisir l’ampleur de ce phénomène, il est essentiel de le situer dans un contexte global. Selon un rapport de l’Organisation internationale du travail (OIT) intitulé « Labour income share and distribution », la part des revenus du travail dans le PIB s’établit en moyenne à 53,1% dans les pays disposant de données complètes. Pour les économies émergentes et en développement, cette proportion est souvent plus faible, oscillant entre 45% et 50%, principalement en raison d’un poids plus important du revenu mixte et de l’emploi informel. Il est crucial de noter que cette analyse se base sur la
valeur ajoutée brute
, et non sur le PIB, afin d’exclure les impôts nets sur les produits qui ne rémunèrent ni le travail ni le capital, offrant ainsi une vision plus précise de la distribution des richesses.
Dix Ans de Rééquilibrage Silencieux : Les Chiffres Révélateurs
L’étude des données du Haut-Commissariat au Plan (HCP) pour la période 2014-2024 met en lumière une tendance préoccupante : la part salariale, c’est-à-dire la rémunération des salariés rapportée à la valeur ajoutée brute, a progressivement diminué, passant de 38,4% à 33,8%. Si cette évolution n’est pas strictement linéaire, la direction est claire. Après une période de relative stabilité autour de 36-37% durant la seconde moitié des années 2010, le décrochage s’est accéléré de manière notable à partir de 2021, devenant particulièrement marqué en 2023-2024.
Parallèlement, la part de l’excédent brut d’exploitation et du revenu mixte a connu une progression inverse, passant de 60,7% à 65,4%. Cette dynamique illustre un véritable « jeu à somme nulle » : ce que les salaires perdent, les entreprises et les indépendants le gagnent. C’est précisément cette réallocation interne de la richesse qui explique pourquoi une croissance macroéconomique mesurable peut paradoxalement laisser une grande partie des ménages avec le sentiment que leur situation stagne, voire se dégrade.
Conséquences Profondes sur la Consommation et la Diffusion de la Prospérité
La diminution de la part salariale n’est pas un simple ajustement statistique ; elle est un indicateur clé de la modification des mécanismes de diffusion de la croissance. Dans une économie marocaine où la consommation des ménages représente plus de 60% de la demande intérieure, la vitalité des revenus du travail salarié est le moteur principal par lequel la croissance se manifeste concrètement dans le quotidien des citoyens. Lorsque ce moteur ralentit, la croissance, bien que réelle, perd de sa capacité à se diffuser largement dans la population.
Le Lien Indissociable entre Revenu Disponible et Consommation
Les chiffres du HCP confirment cette corrélation étroite : la consommation des ménages est directement liée à l’évolution de leur revenu disponible. Une augmentation de ce dernier se traduit systématiquement par une hausse de la consommation, même en période de désinflation. La propension moyenne à consommer, qui mesure la part du revenu disponible consacrée à la consommation, s’est maintenue entre 88% et 90% sur la décennie 2014-2024. Cela souligne que l’évolution des revenus distribués aux ménages est un facteur bien plus déterminant pour la consommation que la seule variation des prix.
La Propension Marginale à Consommer : Un Indicateur Crucial
Un autre élément essentiel est la propension marginale à consommer (PMC), estimée à 91,6% sur la même période. Cela signifie qu’en moyenne, chaque dirham supplémentaire de revenu disponible se transforme en 0,92 dirham de consommation additionnelle. Cette forte PMC rend la déformation du partage de la valeur ajoutée particulièrement problématique. Si les revenus salariaux stagnent ou diminuent en proportion, la demande intérieure, traditionnellement portée par les ménages, s’affaiblit. La croissance doit alors s’appuyer davantage sur d’autres leviers, tels que l’investissement et la dépense publique, souvent financés par l’endettement.
Le Paradoxe de la Stagnation Perçue : Une Réalité Économique
Cette analyse permet de déchiffrer un paradoxe fréquemment observé : un pays peut créer des emplois, afficher une croissance solide et une inflation maîtrisée, tout en laissant une partie de sa population avec le sentiment d’une stagnation économique. Ce n’est pas une contradiction. Si les nouveaux emplois sont majoritairement peu rémunérés, si les gains de productivité ne sont pas équitablement redistribués aux salariés, ou si la part relative des salaires dans la valeur ajoutée diminue, l’amélioration du revenu moyen et du pouvoir d’achat restera inévitablement limitée. Le défi pour le Maroc est donc de trouver un équilibre dans la répartition de sa richesse pour que la croissance bénéficie à l’ensemble de ses citoyens.
Note de la rédaction : Il est important de souligner que l’excédent brut d’exploitation et le revenu mixte ne représentent pas uniquement les revenus du capital. Le revenu mixte intègre également une composante de travail, notamment celle des travailleurs indépendants et des petites entreprises. Toutes les données citées proviennent des comptes non financiers de l’économie et des ménages du HCP. La propension marginale à consommer (PMC) est calculée à partir de la variation de la consommation des ménages rapportée à la variation de leur revenu disponible.
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