Le Barreau Marocain en Alerte Rouge : Maître Bendjelloun Dénonce un « Tournant Autoritaire » de la Justice
Alors que la grogne monte et que l’Association des Barreaux du Maroc (ABAM) exige le retrait pur et simple du projet de loi encadrant la profession d’avocat, le débat s’est enflammé sur le plateau de « L’Info en Face ». Face à Rachid Hallaouy, Maître Omar Bendjelloun, avocat aux barreaux de Rabat et de Marseille, docteur en droit international et universitaire émérite, a livré une analyse juridique et politique sans concession, qualifiant le texte de « dangereux » pour l’équilibre constitutionnel et le droit fondamental à un procès équitable.
Quand la « réforme » sonne comme une « révision policière »
Dès les premiers instants de son intervention, Maître Bendjelloun a posé un principe inébranlable : l’existence d’abus, qu’ils soient avérés ou supposés, au sein d’une profession ne saurait en aucun cas justifier l’abolition de ses fondements mêmes. « Il y a des abus, comme dans toute profession. Mais on ne traite jamais un abus en abolissant le principe », a-t-il martelé. Pour lui, ce projet de loi ne vise pas à optimiser le fonctionnement de la profession, mais à en altérer la nature profonde, en sapant son autonomie et son rôle constitutionnel essentiel.
Au cœur de son argumentation, une conviction forte : l’avocat n’est pas un simple rouage administratif de la justice, mais un pilier inaliénable d’un procès équitable. Toute tentative de subordonner la défense à l’autorité judiciaire ou exécutive représente, selon Maître Bendjelloun, une rupture flagrante avec l’esprit de la Constitution de 2011, qui garantit l’indépendance de la justice et le droit à une défense libre et autonome.
Un front uni et des soutiens internationaux
La force de la mobilisation nationale
L’intervention de Maître Bendjelloun résonne dans un contexte de mobilisation sans précédent. Quelques jours avant son passage télévisé, des milliers d’avocats, venus des 17 barreaux du Royaume, ont convergé devant le Parlement à Rabat. Pour l’ABAM, cette démonstration de force n’est qu’une première étape d’un « parcours de lutte ouvert », dont l’intensification est conditionnée par la persistance du gouvernement. Maître Bendjelloun a souligné l’unité rare du corps professionnel, affirmant : « Vous avez aujourd’hui un front national uni », englobant non seulement les barreaux, mais aussi des partis politiques, des syndicats, des associations intellectuelles et des figures du monde académique. Une convergence qu’il a qualifiée d’exceptionnelle et révélatrice de la gravité des enjeux en présence.
L’écho international d’une inquiétude grandissante
Au-delà des frontières nationales, l’avocat a mis en lumière l’activation d’un vaste réseau international de soutien. L’Union Internationale des Avocats, la Conférence Internationale des Barreaux, le Conseil National des Barreaux français, le barreau de Paris, le barreau de Liège, et la Fédération des Barreaux Européens ont tous exprimé leur solidarité. Cette mobilisation internationale, loin d’être un simple geste symbolique, vise à alerter la communauté juridique mondiale sur une dérive potentielle qui, si elle se concrétisait, placerait le Maroc en porte-à-faux avec les standards internationaux en matière d’indépendance de la défense. « Est-ce que le ministre est plus constitutionnaliste que tout cela ? », a-t-il lancé avec une pointe d’ironie, dénonçant un discours officiel qu’il estime fallacieux.
Le pouvoir de défense : Cœur battant du procès équitable
L’avocat, architecte du jugement
Le cœur doctrinal de l’argumentation de Maître Bendjelloun réside dans la sacralité du pouvoir de défense. Il a rappelé que ce pouvoir a été explicitement reconnu par la Cour Constitutionnelle comme un élément structurant de l’ordre juridique marocain. « Le pouvoir de défense n’est pas seulement un équilibre constitutionnel, c’est le producteur du jugement », a-t-il expliqué avec force. Selon lui, le juge ne saurait créer le droit ex nihilo. Sa décision se fonde sur les éléments factuels et juridiques présentés par les parties, et en particulier par la défense. Affaiblir cette dernière, c’est inévitablement appauvrir la substance même du jugement. « Une justice sans défense devient une justice administrative, voire policière », a-t-il averti, craignant une altération profonde de la fonction judiciaire.
Maître Bendjelloun a par ailleurs rejeté catégoriquement l’appellation de « réforme » pour ce projet. « La réforme a une connotation positive. Ici, il s’agit d’une simple révision qui opère un tournant policier », a-t-il affirmé. Pour lui, le texte vide la justice de son pouvoir de défense et rompt avec la tradition marocaine, historiquement marquée par le rôle central des avocats dans les luttes pour l’indépendance, la démocratie et l’intégrité territoriale.
Un calendrier politique sous tension et des conséquences palpables
Le ministre de la Justice, un acteur isolé ?
Un autre point saillant de son intervention a concerné le calendrier politique. Le Maroc est à l’aube d’une année électorale cruciale, jalonnée de défis économiques, climatiques et sociaux, avec en ligne de mire les législatives de septembre 2026. « Est-ce que le pays a besoin d’une crise judiciaire supplémentaire ? », s’est-il interrogé, soulignant l’inopportunité d’une telle initiative. Maître Bendjelloun a également mis en exergue les contraintes procédurales, notant que le rythme parlementaire et l’absence de dépôt formel du projet au Parlement rendent son adoption hautement incertaine. Il a accusé le ministère de communiquer de manière fallacieuse en affirmant que le texte aurait déjà été transmis à l’institution législative.
Dans un constat particulièrement incisif, l’invité a estimé que le ministre de la Justice se trouve aujourd’hui isolé, y compris au sein de sa propre majorité. Il a fait état de prises de position critiques émanant de responsables parlementaires, qui, avant même une lecture approfondie du texte, se sont dits choqués par ce qu’ils perçoivent comme un « révisionnisme constitutionnel ». Pour Maître Bendjelloun, cette isolation est le signe d’un désalignement profond entre le projet et les équilibres politiques actuels. « Le rapport de force est en faveur des avocats », a-t-il déclaré, y voyant un obstacle majeur à l’adoption de la loi.
L’impact sur les justiciables : Une otage de la crise ?
La discussion a ensuite abordé les répercussions concrètes de la grève des avocats : audiences reportées, délais de procédure allongés, dossiers bloqués, détenus en attente de jugement, pensions alimentaires suspendues. Autant de situations qui pèsent lourdement sur les justiciables. Sur ce point, Maître Bendjelloun a refusé toute tentative de culpabilisation du barreau. « Ce gouvernement ne peut pas prendre 19 000 avocats en otage », a-t-il conclu, réaffirmant la légitimité de la contestation face à un projet qui menace, selon lui, l’essence même de la justice marocaine.
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