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L’Agriculture Marocaine Face à Son Paradoxe : Pénurie de Main-d’œuvre et Sous-Emploi, Vers un Avenir Durable ?

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L’Emploi Agricole : Un Paradoxe Grandissant au Cœur du Maroc Rural

L’agriculture marocaine se trouve aujourd’hui au carrefour d’une contradiction saisissante : alors que ses besoins en main-d’œuvre ne cessent de croître, le secteur observe une contraction alarmante de l’emploi. Ce phénomène, marqué par un sous-emploi chronique, une productivité souvent faible et une précarité sociale persistante, est le reflet des chocs climatiques récurrents et des profondes mutations économiques que traverse le Royaume. Face à ce constat préoccupant, institutions publiques, experts et professionnels du domaine appellent à l’adoption d’une approche holistique et intégrée. L’objectif ? Sauvegarder l’emploi rural, accompagner sa nécessaire transformation et, surtout, le rendre intrinsèquement plus attractif pour les générations futures.

La récente conférence sur l’«Emploi agricole : état des lieux, déterminants et leviers de préservation», coorganisée par le ministère de l’Agriculture, de la Pêche maritime, du Développement rural et des Eaux et Forêts, le Groupe de la Banque mondiale, la Confédération marocaine de l’agriculture et du développement rural (COMADER) et l’Association marocaine de l’agro-économie, a mis en lumière cette toile de fond commune : la fragilisation du travail en milieu rural. Les débats ont souligné l’impact conjugué du stress hydrique, des recompositions économiques et d’un marché de l’emploi agricole de plus en plus tendu. Cette rencontre fut l’occasion d’explorer les racines de cette crise qui pèse lourdement sur le monde rural, tout en esquissant des pistes de réflexion pour endiguer cette hécatombe et inverser la tendance.

Une Vision Intégrée pour un Avenir Agricole Résilient

La Stratégie « Génération Verte » : Un Changement de Paradigme

Dès l’ouverture des travaux, Ahmed El Bouari, ministre de l’Agriculture, a posé les jalons du débat en rappelant le rôle fondamental de l’agriculture. Au-delà de sa contribution significative au PIB national, elle est garante de la sécurité alimentaire, un pilier de la stabilité sociale et un facteur essentiel au maintien des équilibres régionaux. Cependant, le ministre a mis en garde : cette position stratégique est conditionnée par une série de défis structurels. La modernisation du cadre juridique, l’optimisation de la gouvernance, l’efficacité de la gestion des investissements et l’adéquation de la formation professionnelle aux exigences réelles du marché du travail sont autant de leviers à actionner de concert.

Pour Ahmed El Bouari, la solution ne saurait être fragmentée. Elle réside dans une approche globale, intégrée et cohérente, qui tisse des liens indissociables entre la gouvernance des ressources, l’investissement, la production et l’emploi. C’est dans cette optique que s’inscrit la stratégie « Génération Verte », présentée comme un véritable changement de paradigme. Elle marque le passage d’une logique axée sur les volumes de production à une vision de développement durable, où le capital humain est érigé en levier central de la politique agricole.

Cette orientation a trouvé un écho favorable auprès du ministère de l’Inclusion économique, qui a souligné l’importance des politiques actives de l’emploi. Celles-ci sont perçues comme un double mécanisme : un filet de protection social indispensable et un puissant catalyseur de transformation. Le message est clair : l’accès à l’emploi ne suffit plus ; sa préservation et l’amélioration de sa qualité sont devenues des priorités absolues, particulièrement pour les populations les plus vulnérables.

Ahmadou Moustapha Ndiaye, directeur pays de la Banque mondiale pour le Maghreb et Malte, a quant à lui placé la question de l’emploi au cœur de la lutte contre la pauvreté. Il a mis en exergue le potentiel de l’agribusiness comme moteur d’inclusion territoriale, à condition de lever simultanément les entraves à l’accès au financement, aux marchés, aux technologies et aux compétences. L’emploi agricole, a-t-il insisté, demeure un canal vital pour connecter la croissance économique à l’inclusion sociale, dans un contexte de transition climatique et démographique accélérée.

Les Paradoxes Criants de l’Emploi Agricole

Quand la Main-d’œuvre Manque Malgré le Sous-Emploi

Le diagnostic dressé par Rachid Benali, président de la Confédération marocaine de l’agriculture et du développement rural (COMADER), s’est avéré particulièrement alarmant. Il a refusé de cantonner l’emploi agricole à une simple problématique technique ou conjoncturelle, le qualifiant d’enjeu stratégique, intimement lié à la sécurité alimentaire et à la stabilité territoriale du pays. « La pénurie de main-d’œuvre agricole, y compris pour les travaux saisonniers, est désormais structurelle », a-t-il martelé. Cette difficulté croissante à recruter impacte déjà la compétitivité de plusieurs filières intensives en travail, entraînant des répercussions en chaîne sur les calendriers de récolte, les coûts de production et, in fine, la rentabilité des exploitations.

Les causes de cette désaffection sont multiples et interconnectées : les sécheresses répétées qui fragilisent les revenus, l’attractivité grandissante des opportunités d’emploi en milieu urbain, la pénibilité perçue du travail agricole et, surtout, le désintérêt progressif des jeunes générations pour un secteur souvent jugé peu prometteur.

L’Ouvrier Agricole : Un Acteur Central Trop Souvent Oublié

Ahmed Sebgui, président de l’Association marocaine des agroéconomistes, a souligné l’impératif de considérer l’emploi agricole dans une perspective systémique. Il a plaidé pour une approche qui ne dissocie pas l’emploi de l’investissement, de la modernisation des filières et de la valorisation des compétences locales. Un angle souvent négligé dans le débat public, a-t-il rappelé, est la reconnaissance de l’ouvrier agricole non pas comme une simple force de travail, mais comme un acteur central de la création de valeur, de la transmission des savoir-faire ancestraux et de la pérennité des exploitations familiales. Cette réalité fondamentale exige que le capital humain soit résolument replacé au cœur des politiques agricoles et rurales.

L’Anatomie Chiffrée d’une Crise Profonde

Au fil des interventions, un constat s’est imposé avec force : l’emploi agricole ne peut plus être perçu comme une simple variable d’ajustement des politiques agricoles, ni comme une conséquence inéluctable des aléas climatiques. En croisant des données statistiques rigoureuses, des analyses sectorielles approfondies et des enquêtes de terrain, un éclairage chiffré a été apporté sur les paradoxes de l’emploi agricole, permettant de saisir l’ampleur des ajustements nécessaires pour sa préservation et sa transformation.

La mission d’étude menée par la COMADER a mis en évidence une contradiction centrale : les emplois disparaissent alors même que la main-d’œuvre se fait rare. Le premier enseignement, et non des moindres, est le sous-emploi structurellement ancré dans le secteur. En moyenne, un travailleur agricole n’effectue que 76,6 journées de travail par an, alors que l’agriculture génère plus de 226 millions de journées de travail pour près de 3 millions d’actifs. Ce sous-emploi massif, particulièrement concentré dans les filières végétales, érode l’attractivité du secteur et nourrit l’instabilité des parcours professionnels.

Cette fragilité structurelle est accentuée par une forte concentration géographique et sectorielle. Six filières végétales seulement accaparent 90% des superficies cultivées et sont à l’origine de 82% des journées de travail. Parallèlement, six régions concentrent à elles seules 80% de l’emploi agricole. Cette concentration exacerbe les déséquilibres saisonniers, créant une alternance préjudiciable entre des périodes de pénurie aiguë de main-d’œuvre et des phases de chômage rural.

L’étude de la Banque mondiale, en replaçant le cas marocain dans une perspective internationale, révèle que le Maroc se distingue par un poids de l’emploi agricole disproportionné par rapport à son niveau de développement économique. Cette observation souligne l’urgence d’une stratégie de diversification et de valorisation de l’emploi rural, afin de garantir un avenir plus stable et prospère pour les travailleurs de la terre.


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