L’Ombre de l’Éléphant : Un Passé Dominé
Depuis des décennies, la relation entre le Canada et son puissant voisin du sud a été caractérisée par une asymétrie flagrante. Pierre Elliott Trudeau, figure emblématique de la politique canadienne, l’avait si bien imagé en 1969 : « C’est comme dormir avec un éléphant. Si douce et placide que soit la bête, on subit chacun de ses mouvements et de ses grognements. » Une métaphore qui, en 2026, résonne avec une acuité nouvelle. L’éléphant américain, loin d’être placide, est devenu tonitruant, bousculant l’ordre établi et forçant le Canada à reconsidérer sa position.
Mark Carney : Le Stratège de la Troisième Voie
C’est dans ce contexte de turbulences mondiales que le Premier ministre canadien actuel, Mark Carney, a pris la parole au Forum économique mondial de Davos, le 20 janvier. Son discours, d’une clarté percutante, a marqué un tournant. Citant l’historien grec Thucydide, Carney a asséné une vérité brutale : « les forts agissent selon leur volonté et les faibles en subissent les conséquences ». Le Canada, sous sa houlette, ne compte plus être un simple spectateur. Il cherche désormais à s’affranchir de cette dépendance historique, à quitter le lit de l’éléphant, pour forger une « troisième voie » et peser de tout son poids face aux puissances hégémoniques.
Un Diagnostic Sans Concession
Pour Asa McKercher, titulaire de la chaire Relations Canada-États-Unis à l’université St. Francis Xavier, les mots de Carney ont eu l’effet d’une révélation : « Ses mots ont fixé une réalité que les Canadiens ressentent mais n’exprimaient pas forcément, ce qui peut réconforter. » L’ancien gouverneur de la Banque d’Angleterre (2013-2020) a non seulement posé un diagnostic précis sur l’état du monde, mais il a aussi acté un changement d’ère. L’épisode Donald Trump n’était pas une parenthèse ; il a scellé la fin de la
Pax Americana
et l’érosion des traités internationaux, jadis garants d’une certaine stabilité.
L’Héritage de Justin Trudeau : Une Candeur Coûteuse
Ce discours marque également une rupture nette avec l’ère Justin Trudeau (2015-2025), souvent perçue comme empreinte d’une certaine naïveté sur la scène internationale. Les faux pas diplomatiques de l’ancien Premier ministre sont encore frais dans les mémoires : son altercation filmée avec le président chinois Xi Jinping en 2022, où il fut sévèrement recadré pour avoir divulgué le contenu d’une conversation privée, ou encore le fiasco retentissant de son voyage en Inde en 2018. « L’échec de la campagne de Justin Trudeau pour obtenir un siège au Conseil de sécurité de l’Organisation des Nations unies l’illustre : il y avait beaucoup de maladresses derrière de hautes ambitions », souligne Asa McKercher.
La Realpolitik de Carney : Pragmatisme Avant Tout
Le Canada version Mark Carney adopte une approche résolument différente. C’est une realpolitik assumée, où la flexibilité sur les principes est de mise. À Davos, Carney n’a pas hésité à reconnaître que tous les partenaires du pays « ne partagent pas nécessairement l’ensemble de [ses] valeurs ». Une déclaration qui sonne comme un manifeste : l’heure n’est plus à l’idéalisme béat, mais à un pragmatisme aiguisé, essentiel pour naviguer dans les eaux tumultueuses de la géopolitique contemporaine.
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