L’histoire du Maroc regorge de chapitres méconnus, mais peu sont aussi poignants et cinématographiques que celui des déserteurs marocains de la guerre d’Indochine. Pendant près de deux décennies, 125 de ces hommes, ayant fui les rangs de l’armée française, ont vécu un exil forcé au Vietnam, oubliés de leur patrie. Ce n’est qu’en janvier 1972 qu’une partie d’entre eux, 85 survivants accompagnés de leurs familles vietnamiennes, a pu enfin regagner la terre marocaine, marquant la fin d’une attente insoutenable et le début d’une nouvelle vie.
Une Épopée Humaine et Diplomatique
La Découverte Fortuite d’un Dossier Sensible
Le destin de ces hommes aurait pu rester enfoui dans les limbes de l’histoire sans l’intervention providentielle de Mokhtar Ouldammar. En 1970, alors chef du service social au ministère des Affaires étrangères, il tombe par hasard sur une liasse de lettres oubliées. Ces missives, ayant transité par Pékin, étaient des appels au secours déchirants émanant de ressortissants marocains bloqués au Vietnam. Parmi elles, une lettre historique signée par Hô Chi Minh lui-même, adressée au Roi Mohammed V, sollicitant le rapatriement de ces soldats.
«Le dossier était pourtant volumineux avec beaucoup de lettres, mais il mordait la poussière et était oublié dans la cave du ministère des Affaires étrangères», confie Mokhtar Ouldammar à Yabiladi. Contrairement à leurs homologues algériens, tunisiens ou sénégalais, déjà rapatriés après l’indépendance de leurs nations respectives, les Marocains semblaient avoir été effacés de la mémoire collective. Le plus surprenant, selon Ouldammar, était que la lettre du leader vietnamien, destinée au Palais Royal, ait échoué dans les archives ministérielles.
Dix-Huit Ans d’Exil et de Précarité
Les premières désertions remontent à 1954. Pendant ces longues années d’attente, la vie au Vietnam avait pris des tournures diverses. Certains avaient trouvé l’amour, épousant des Vietnamiennes et fondant des familles. Soixante-cinq de ces épouses, avec environ 260 enfants, feront le voyage vers le Maroc. D’autres, célibataires, survivaient dans une précarité extrême, luttant contre la maladie – tuberculose, dysenterie – et parfois la folie, leur unique obsession étant le retour au pays. Tragiquement, une dizaine d’enfants dont les pères marocains étaient décédés n’ont pas pu être rapatriés, leur existence n’ayant pas été déclarée à la délégation.
Le Retour au Bercail : Entre Émotion et Révélations Choc
Des Retrouvailles Chargées d’Émotion
Une fois l’opération lancée, une délégation marocaine, menée par Mokhtar Ouldammar, se rend à Hanoï. Après plusieurs jours de rassemblement par les autorités vietnamiennes, le jour des retrouvailles fut un véritable déferlement d’émotions. Les déserteurs et leurs familles se sont jetés au cou des émissaires, les suppliant : «Pourquoi n’avez-vous pas ramené un peu de terre du Maroc, on voudrait sentir la terre de notre pays», se souvient Mokhtar Ouldammar, visiblement ému. Les cris des enfants, appelant les membres de la délégation «ammi, ammi» (tonton), ajoutaient à l’intensité de ce moment historique.
L’Indicible Confession d’un Déserteur
Au-delà de l’émotion, ces rencontres ont révélé des récits bouleversants. Mokhtar Ouldammar, interrogeant un déserteur sur les raisons de son abandon, fut confronté à une confession glaçante. L’homme, après une hésitation pudique, avoua : «Avec trois autres de mes camarades, nous avons mangé mon capitaine». Il expliqua que le comportement raciste et la brutalité de certains supérieurs français, combinés à la dureté des combats, les avaient transformés en «machines à tuer et à semer la mort». Un acte désespéré qui l’avait poussé à la désertion.
Les Méandres d’un Rapatriement Complexe
Obstacles Bureaucratiques et Mystérieuse Suspension
Après cette rencontre capitale, une longue phase d’identification et de vérification s’imposa. Le ministère de l’Intérieur exigeait une identification rigoureuse de chaque déserteur dans sa province d’origine, par crainte d’infiltrations étrangères ou communistes. Ce processus, initialement estimé à trois mois, s’étira sur quatre à cinq mois. Les préparatifs étaient enfin achevés : avions affrétés, billets achetés pour la délégation. Mais un coup de fil inattendu du directeur de cabinet du ministre des Affaires étrangères ordonna l’arrêt immédiat de l’opération, plongeant la délégation dans l’incompréhension totale.
L’Intervention Royale et le Retour Secret
La confusion régnait. Mokhtar Ouldammar pensait à une décision du Roi Hassan II, mais la vérité se révéla plus complexe. Lors d’une réception, le Souverain interrogea le ministre des Affaires étrangères sur le rapatriement des Marocains, pensant qu’il était déjà effectif. Cette intervention royale provoqua une panique au sein du ministère, et l’ordre de reprendre l’opération fut donné sans délai. Le mystère entourant l’ordre initial de suspension n’a jamais été élucidé. Finalement, en janvier 1972, les 85 déserteurs et leurs familles furent rapatriés au Maroc, dans la plus grande discrétion, «en catimini», sans aucune couverture médiatique.
Témoin privilégié de cet épisode unique de l’histoire marocaine, Mokhtar Ouldammar exprime aujourd’hui le souhait ardent que cette page, longtemps oubliée, soit enfin transmise aux nouvelles générations, pour que le sacrifice et la résilience de ces hommes ne tombent jamais dans l’oubli.
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