À l’aube d’une échéance électorale cruciale en 2026, le paysage politique marocain s’enlise dans une léthargie préoccupante. L’absence de débats programmatiques substantiels, la déconnexion des partis vis-à-vis des enjeux contemporains, et la discrétion croissante de la société civile, couplée à l’essoufflement des syndicats, dessinent un tableau morose. Comment cette torpeur s’est-elle installée, et quelles en sont les répercussions sur l’avenir démocratique du Royaume ? Nadia Hachimi Alaoui, politiste et chercheure au Center for Global Studies de l’Université Internationale de Rabat (UIR), éclaire cette situation avec une analyse percutante et sans fard, initialement partagée lors de l’émission «L’Info en Face».
Le silence assourdissant de la scène politique marocaine
Malgré l’activation du calendrier électoral, l’espace public marocain reste étrangement désert. L’approche des élections de 2026, censées être un moment de clarification et de choix, est marquée par une atmosphère de silence et d’indifférence. Pour Nadia Hachimi Alaoui, cette inertie n’est ni fortuite ni passagère ; elle est le symptôme d’un «tassement inexorable et progressif du fait du politique».
Une année électorale sans élan ni visibilité
Le mutisme ambiant se manifeste concrètement par l’absence notoire des figures politiques dans l’arène publique, même lors d’événements nationaux propices à la projection territoriale. Au-delà de cette carence physique, la politiste pointe une lacune plus profonde : l’inexistence d’une offre politique structurée. Aucun courant alternatif ne parvient à émerger, aucune proposition concrète ne vient animer le débat, et ce, malgré une demande manifeste de la population pour des orientations politiques claires. Ce double effacement – des acteurs et des projets – est, selon elle, l’un des indicateurs les plus éloquents de l’état actuel du paysage partisan.
L’érosion de la fonction politique
Cette morosité ne doit pas être interprétée comme une stratégie délibérée ou un attentisme calculé. Elle révèle plutôt une difficulté grandissante à «produire du politique». Dans une démocratie représentative, la légitimité du personnel politique repose sur sa capacité à rendre des comptes et à assumer publiquement ses choix. Lorsque cette fonction essentielle s’estompe, ce n’est pas seulement la parole politique qui se raréfie, mais l’espace public lui-même qui se trouve privé de repères et de porteurs identifiés du débat collectif.
Les partis politiques : un affaiblissement structurel alarmant
L’absence des partis sur la scène publique n’est pas un simple repli temporaire, mais le reflet d’un «affaiblissement structurel extrêmement fort». Incapables d’assumer leur rôle pivot dans l’animation démocratique, les partis peinent à élaborer des projets lisibles ou à traduire les aspirations sociales en propositions politiques cohérentes. Ils apparaissent, de ce fait, largement affaiblis, voire quasi invisibles, même en pleine période électorale.
Un débat électoral vidé de sa substance
Cette situation engendre un appauvrissement manifeste du débat électoral. En l’absence d’offres politiques véritablement concurrentes, la campagne se réduit souvent à de simples «calculs arithmétiques» : qui remportera le plus de sièges, quelle sera la composition des coalitions, et quelle formation dominera la future majorité. Lorsque la politique se limite à ces projections, elle est dépouillée de sa substance programmatique, devenant un simple jeu de positions. Ce rétrécissement du champ politique dénote une incapacité persistante des partis à générer une réelle émulation autour des choix collectifs.
La réforme en quête de renouveau : le projet de loi n° 54.25
Face à ce constat, le projet de loi organique n°54.25, modifiant et complétant la loi organique n°29.11 relative aux partis politiques, vise à «rajeunir, moraliser et structurer» le fonctionnement partisan. Adopté par la Première Chambre, ce texte prévoit un encadrement strict du financement, des quotas obligatoires dans les instances dirigeantes, et de nouvelles règles de création et de gouvernance. L’objectif ultime est de restaurer la confiance d’une population largement désenchantée par l’offre politique actuelle.
La rupture des médiations : une société civile et des syndicats en berne
Parallèlement à l’érosion du champ partisan, Nadia Hachimi Alaoui observe un affaiblissement avancé de la société civile organisée. Elle met en garde contre l’illusion d’une vitalité apparente : «La visibilité des expressions individuelles, notamment sur les réseaux sociaux, ne signifie en rien que la société civile se porte bien».
L’illusion de la vitalité numérique
Derrière l’éclat des expressions individuelles sur les plateformes numériques se cache une réalité plus sombre : le recul progressif d’un tissu associatif structuré, pourtant fer de lance des avancées politiques et sociétales des années 2000. Ce déclin est imputable à des facteurs précis.
Les causes d’un déclin et l’individualisation des intérêts
La politiste cite d’abord la «coupure des financements internationaux», qui a considérablement fragilisé les grandes organisations associatives. À cela s’ajoute, selon elle, «une orientation qui ne voyait pas d’un mauvais œil l’affaiblissement du champ associatif». La convergence de ces dynamiques a conduit à un appauvrissement de l’espace public, désormais dépourvu de figures capables d’assurer un rôle d’intermédiation. Les récentes mobilisations de la jeunesse en sont une illustration flagrante : «des revendications sans intermédiaires, une colère sans traduction politique, une parole sans débouché institutionnel».
Cette crise des médiations ne se limite pas à la société civile. Elle touche également les corps intermédiaires, notamment les organisations patronales et syndicales. «La représentation collective des intérêts s’est érodée», constate-t-elle, au profit de formes de lobbying «largement individualisées». Le déplacement de ces pratiques vers le Parlement, loin de renforcer la transparence ou la capacité à forger des compromis d’intérêt général, contribue, par la substitution des démarches individuelles aux cadres collectifs, à «affaiblir la défense des intérêts partagés».
Vers une recentralisation de l’action publique ?
Dans ce contexte de désertification de l’espace politique et de fragilisation des corps intermédiaires, une tendance à la recentralisation de l’action publique semble se dessiner. L’affaiblissement des contre-pouvoirs et des voix collectives pourrait, à terme, concentrer davantage le pouvoir décisionnel, posant de nouvelles questions sur la vitalité et l’équilibre de la démocratie marocaine.
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