Mohamed Harbi : Le Regard Incisif sur l’Histoire Algérienne et son Usage Politique
La disparition de Mohamed Harbi, survenue le 1er janvier à l’âge de 92 ans, marque la fin d’une ère pour l’historiographie algérienne. Cet éminent historien, qui a côtoyé les premières heures de l’Algérie indépendante avant de s’en détacher pour en devenir un critique rigoureux et respecté, laisse derrière lui une œuvre fondamentale. En 2012, il accordait à Jeune Afrique une interview éclairante sur la manière dont Alger manipule le récit colonial à des fins diplomatiques et politiques, un éclairage plus pertinent que jamais.
Un Parcours au Cœur des Turbulences Algériennes
Mohamed Harbi n’était pas un observateur distant. Ancien cadre du Front de Libération Nationale (FLN) durant la guerre, conseiller du président Ahmed Ben Bella, puis incarcéré six ans après le coup d’État de Houari Boumédiène, son vécu a forgé une perspective unique. Malgré son engagement, il est unanimement reconnu comme l’un des plus grands historiens de l’Algérie contemporaine. Son ouvrage majeur,
FLN, mirage et réalité (1980), fut un véritable coup de tonnerre. Il y dépeignait « la guerre dans la guerre » et la violence inhérente à la construction du FLN, un travail de déconstruction salué par ses pairs lors d’un colloque à Oran en 2010. Harbi y révélait les pratiques du FLN et la mise en place d’un appareil bureaucratique qui, selon lui, « confisqua » les acquis de la lutte anticoloniale.
L’Histoire, un Outil au Service du Pouvoir
C’est précisément cette instrumentalisation de l’histoire qui était au centre de l’entretien de 2012 avec Renaud de Rochebrune, spécialiste de la guerre d’indépendance.
Quand le Passé Refuse de Passer
Interrogé sur la persistance des débats autour de la guerre d’indépendance, Harbi soulignait que ces discussions ne relèvent pas tant de l’histoire que du présent politique. « Ces débats ressassent des questions déjà débattues et rebattues, ce n’est pas l’histoire de l’Algérie ou de la guerre d’Algérie qu’on écrit », affirmait-il. Pour lui, ces controverses sont le fait d’une génération post-guerre qui, tout en bénéficiant de l’indépendance, demande des comptes au pouvoir en place.
Légitimité et Culture Politique
La question de la légitimité, souvent invoquée par les « héritiers de la guerre », est selon Harbi une illusion. L’absence d’institutions non contestées et d’un véritable contrat national pousse les factions au pouvoir à des « astuces » pour maintenir leur emprise. La force prime sur le droit en Algérie, une constante historique. L’historien invitait à une lecture plus profonde de la culture politique algérienne, empreinte d’un filtre théologico-politique, où messianisme et eschatologie dominent encore le « prépolitique ».
Les Illusions des Lendemain
Les espoirs de l’après-guerre, bien que vifs, furent rapidement suivis de désillusions. Harbi expliquait que ces attentes étaient fondées sur des idéologies et des idées préconçues, plutôt que sur une connaissance approfondie des réalités du pays. Les dirigeants du FLN, conscients des divisions profondes (sur les choix de société, la conduite de la guerre) au sein de leurs rangs et du peuple, ont préféré les nier, menant inévitablement à des « étincelles » une fois l’indépendance acquise.
Le Congrès de la Soummam : Une Vision Avortée ?
La plateforme du congrès de la Soummam en 1956, souvent présentée comme un préprogramme, émanait d’une élite citadine. Elle visait à encadrer les contradictions politiques et à créer des institutions de débat. Cependant, les forces centrifuges, issues de l’Algérie rurale et réticentes à un centre de pouvoir unique, ont finalement prévalu. Les tentatives de créer un commandement militaire unifié, comme celle du colonel Amirouche en 1958, ont toutes échoué, illustrant la difficulté structurelle à établir une direction commune.
L’Histoire, Miroir des Conflits Actuels
Pour Mohamed Harbi, les débats contemporains sur la guerre d’indépendance ne sont pas le reflet de divisions passées, mais bien le symptôme de problèmes actuels. « L’Histoire est instrumentalisée pour traiter des problèmes actuels », soulignait-il. Cette instrumentalisation est une caractéristique algérienne, révélant une classe dirigeante incapable de résoudre ses propres contradictions et d’atteindre une cohésion interne. L’exemple du débat sur le conflit entre Abane et Ben Bella, en réalité une attaque voilée contre Bouteflika, est éloquent. L’histoire, depuis la colonisation, demeure un pilier central de la politique algérienne, un rôle que d’autres nations confient à l’idéologie ou au patrimoine. Cette particularité perdurera tant que le pays n’aura pas trouvé un équilibre et une unité nationale.
La lucidité de Mohamed Harbi sur les dynamiques historiques et politiques de l’Algérie reste un héritage précieux, invitant à une lecture critique et nuancée de son passé pour mieux appréhender son présent et son avenir.
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